الجنبلاطية والماركسية

الجنبلاطية والماركسية

كُتِبَت في أيّار 1967 وظهرَت بعد أشهر في ملحقٍ لنشرة “لبنان الاشتراكي” التي كانت تصدر فيها المقالات غير موقّعة.

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Heurs et Malheurs d’un Volontaire du Bilinguisme

Heurs et Malheurs d’un Volontaire du Bilinguisme

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Ahmad Beydoun s’est imposé
depuis plusieurs années comme
l’un des intellectuels libanais
les plus respectés. Aussi bien au
Liban qu’en France, où il est
souvent appelé à intervenir.
Sociologue, mais aussi poète,
il est connu pour le soin extrême
qu’il apporte à son expression et
pour son souci permanent
de mettre en question les usages
de la langue. Des langues plus
exactement, en l’occurrence
l’arabe et le français,
comme on le voit dans le texte
qu’il a lu en recevant les Palmes
académiques, en octobre dernier.
Nous le publions intégralement
ici parce que ce document très
personnel en dit sans doute plus
sur les richesses du bilinguisme
bien compris qu’une dizaine de
colloques.

***
Pour Nadine Méouchy
Le Chat (lourdement) botté .

J’ai appris le français
d’abord à l’école de mon village. Vers l’âge de dix
ans, je pataugeais encore dans Le Chat botté. J’étais
déconcerté par cette langue où l’on devait prononcer «ils
sortent» ce qui s’écrivait noir sur blanc «il,s sort.ent».
Surtout, je restais bouche bée devant le fait qu’on dût
appeler «Joseph» ceux qui, selon moi, s’appelaient de
toute évidence «Josep,ch». Ce que cette dernière bizarrerie
avait pour moi de tragique se mua franchement en
ridicule lorsque j’appris, par hasard, que «Joseph» n’était
autre, en définitive, que le familier Yûsuf. Je saisissais mal
le dessein dans lequel la Providence avait creusé un fossé
si profond entre deux formes d’un même prénom.
J’accrochai donc le Yûsuf qui se trouvait être à portée de
ma main — mon condisciple des leçons particulières de
grammaire et d’orthographe — et le surnommai «Josep.ch».
Sobriquet qui lui colla à la peau pendant des lustres.
A dix ans, j’éprouvais donc des étonnements dignes d’enfants
plus jeunes. Sous d’autres cieux, on aurait soupçonné quelque
retard mental. À Bint-Jubayl, en revanche, je faisais figure de
pionnier. Et lorsque nous entamâmes, au cours de l’année suivante,
une lecture partielle du Cid, c’est le directeur de l’école
qui se dérangea, en personne, pour m’interpeller: «Rodrigue!
as-tu du cœur?»
Le village était passablement antifrançais. Il avait été brûlé
par la troupe du colonel Niéger, en 1920, et bombardé,
même, par des avions: oiseaux d’enfer auxquels la population
n’était guère habituée à l’époque mais qui ne devaient plus
s’absenter très longtemps depuis. Le fait fut consigné par la
poésie populaire

هيذي مدينة بنت جبيل \ عنوان بلاد بشارة

إجاها نيجر بالخيل  \ وحكّم فيها الطيارة
La campagne française avait été déclenchée en représailles au
sordide massacre perpétré au village voisin de ‘Ayn Ibil par
des bandes fanatisées, en partie bint-jubayloises. Mais le commandement
français visait aussi à occuper l’intérieur du Jabal
‘Amil et à liquider (deux mois avant Maysaloun) la guérilla
fayçaliste qui avait infligé aux troupes d’occupation d’assez
lourdes pertes.
Plus tard, en 1936, la relève de la za’âma à Bint-Jubayl s’était
effectuée sur le fond de l’émeute qui avait ensanglanté le village
dans le contexte de l’effervescence nationaliste que
connaissaient alors diverses contrées du Levant. Si, au milieu
du siècle, le souvenir de 1920 — dont les images n’avaient
d’ailleurs rien de vaillant — était déjà émoussé, celui de 1936
constituait, par contre, le mythe fondateur des notoriétés
locales en place.
Il n’empêche qu’à travers les bribes d’information que l’on
avait sur la civilisation dont ils constituaient les repères, Paris
et la Révolution française, Jeanne d’Arc et Napoléon,
Rousseau et Voltaire, Lamartine et Hugo, Anatole France et
Gustave le Bon exerçaient sur la nouvelle génération de lettrés
une puissante fascination. Toute connaissance, même
modeste, de la langue française était fortement valorisée.
Aussi le directeur de mon école faisait-il courir le bruit qu’il
avait lu une cinquantaine de classiques Larousse! C’en était
assez pour mettre aux abois, non seulement les écoliers qui
avançaient dans ce domaine à pas de tortue, mais le village
entier, toutes générations confondues. Afin de mieux asseoir
la terreur qu’il faisait régner sur l’école, le directeur avait
trouvé un stratagème supplémentaire: il maintenait le Petit
Larousse ouvert sur sa table si souvent que les instituteurs qui
passaient à son bureau se mirent à raconter qu’il était en train
d’apprendre le dictionnaire par cœur. Le Petit Larousse en
imposait. Jamais de mémoire de Bint-Jubaylois, on n’avait vu
de volume aussi épais, imprimé en si petits caractères et
rédigé, au surplus, en langue étrangère. On s’étonnait, bien
sûr, qu’il s’appelât le Petit Larousse. Personne n’avait vu le
Grand. Alliant ainsi le pouvoir au savoir, notre directeur
devenait le pharaon de l’école; il y exerçait une autorité sans
partage.
Je n’étais pas un élève très appliqué mais j’étais têtu et j’aimais
la difficulté. Aussi, au sortir de la sixième, consacrai-je tout le
temps libre que me laissaient au cours des vacances les parties
de cartes à la lecture des Trois Mousquetaires que je ne terminai
qu’à la fin de l’été. L’été suivant, je le sacrifiai à la lecture
d’un roman de Hemingway, en traduction française, bien
entendu. Du côté de l’arabe, le spectacle était nettement diffé-
rent: à l’âge de 14 ans je retenais déjà dans ma jeune mémoire
plusieurs milliers de vers, une partie du Coran, le manuel de
grammaire et beaucoup d’autres
choses. J’avais lu (plusieurs fois,
pour certaines) toutes les monumentales
Sîra des héros populaires et je
commençais à m’intéresser aux
romans contemporains.
Au couvent, le Saint…

C’est au
couvent de Machmouché, où je rentrai
en troisième, que je commençais
à résoudre le grave problème de la
vitesse de lecture qui hypothéquait
mes rapports aux livres français.
Curieusement, la petite bibliothèque
du collège comptait surtout des
romans de Maurice Leblanc et de
Jules Verne. Ils me passionnèrent à
tel point que j’arrivais désormais à
avaler un roman en moins d’une
semaine; ce qui, comparativement à
l’interminable martyre qu’avait
constitué pour moi mes lectures de
Dumas et de Hemingway, représentait
un exploit inouï.
Je tombai successivement, à la même
époque, sur un prof de français puis,
en classe de seconde, sur un prof de
littérature française qui, manifestement,
n’adoraient pas leur métier. Ils
préféraient débattre en classe de sujets plus attrayants que la
classification des propositions subordonnées ou l’art poétique
de Boileau. Je m’efforçai donc de leur soutirer des réponses
aux questions qui ravageaient mon cœur d’adolescent: Dieu
existe-t-il? La vie a-t-elle un sens? Y a-t-il un fondement de la
morale? Ils louvoyaient, s’esquivaient. Ils étaient tous les
deux, je crois, des escrocs intellectuels. N’empêche que j’écoutais
passionnément le bavardage existentialiste qu’ils débitaient.
Les noms magiques de Sartre, Camus et de Beauvoir
que je rencontrais aussi, quoique en caractères arabes, dans la
revue beyrouthine al-Adâb, me devinrent familiers. Fait crucial:
je vivais désormais mes inquiétudes métaphysiques en
termes français.
Je retrouvai le même prof de littérature française au collège
des Makassed de Saïda où j’entamai ma classe de première.
J’avais décidé d’aller aux sources, de passer outre les racontars
du cher prof pour me plonger directement dans la littérature
existentialiste.
Un jour — réminiscence, sans doute, d’un ancien subterfuge
bint-jubaylois — je posais ostensiblement sur mon pupitre
l ’Homme révolté de Camus que je venais d’acquérir. Dès
qu’il l’aperçut, M. le Professeur en prit possession d’autorité,
protestant que ce n’était pas une lecture pour mon âge. Le
coup était d’autant plus dur que les livres français, les collections
de poche exceptées, étaient chers et que j’avais dû, sans
doute, essorer rudement mon budget étriqué de fumeur et de
cinéphage pour me procurer celui-là. Aussi, prévenant
quelque débordement violent de la part de son élève dépité,
mon maître se hâta-t-il de promettre un dédommagement
équitable. Effectivement, il m’apporta dès le lendemain
Aphrodite. Ce roman de Pierre Louÿs se révéla être pratiquement
un manuel d’érotisme,
qu’en pédagogue averti le cher
maître jugeait mieux adapté à
mes besoins que les élucubrations
moralisantes de Camus. Il
devait avoir raison puisque la
fréquentation répétée
d’Aphrodite se solda par une
augmentation très sensible de ma
vitesse de lecture.
L ’Etre et (surtout) le Néant .
Au cours de l’été 1961 — je
venais de terminer ma première
année de licence — j’attaquai
L’Etre et le Néant. Il était écrit
dans le petit opuscule de
Foulquié sur l’existentialisme
que ceux qui avaient lu et compris
le grand ouvrage de Sartre se
comptaient sur les doigts d’une main. Je décidai de me compter
sur un doigt de l’autre main. J’ai tenu tête vaillamment à
ce minotaure qui d’ailleurs me fit l’impression de devenir,
progressivement, docile, séduisant même.
J’avais dix-huit ans. En huit étés, j’avais parcouru, à grandes
enjambées, la distance du Chat botté à L’Etre et le Néant.
L’intervalle, je l’avais meublé surtout de polars, de science-fiction,
de littérature existentialiste et — baccalauréat oblige
— de classiques Larousse, beaucoup moins que cinquante. En
ce début d’automne, je portais le deuil de l’union syro-
égyptienne qui s’était rompue le 28 septembre. J’avais aussi
des chagrins d’amour. Il ne manquait plus que Fayrouz qui
choisit ce moment précis pour lancer “Tikhmîn râhit hulwat alhulwîn”.
Sartre m’apprenait que l’homme était une passion
inutile, que le néant s’insinuait dans l’être comme le ver dans
le fruit, que nous étions condamnés à la liberté. Le monde où
s’étaient déroulées mon enfance et mon adolescence chavirait.
Mais au fond de mon cœur était désormais planté, comme
une écharde, un mot bien français: liberté.
Des Stars et des Maîtres .

Lorsque je débarquai en France,
en octobre 1963, je n’avais jamais engagé de véritable conversation
en français. Je répondais comme je pouvais aux oraux
de fin d’année. Il m’arrivait aussi de poser des questions à mes
profs en français ou de risquer — dans cette langue —
quelque remarque. J’avais eu des échanges, en français, avec
René Habachi qui m’avait offert son amitié. Je confrontai
chez Noura ou à L’Automatique mon agnosticisme assez
farouche à sa bienveillante foi personnaliste. Mais, avec lui, je
pouvais me rabattre sur l’arabe quand je voulais. Aussi, c’est
à Carpentras, où j’arrivais de Marseille en route pour Paris,
que j’eus ma première conversation avec une Française, la
femme d’un cousin qui voulait savoir — d’une source qu’elle
estimait plus objective que son mari — à quoi s’en tenir sur
la vie au Liban vers lequel le couple préparait son départ.
L’interrogatoire me valut une migraine de trois jours.
Mais la France, à défaut du français, m’appartenait si naturellement
déjà que le lendemain même de mon arrivée à Paris,
j’exigeais, sans ambages, le départ du président de la
République française. Et quel président! J’étais venu, ce
matin-là, voir à quoi pouvait bien ressembler la Sorbonne
lorsque je me retrouvai sur la place au milieu d’une manif
d’étudiants. Deux minutes plus tard — juste le temps de jauger
les slogans — ma propre voix arrivait à mes oreilles
comme d’un autre monde (ce qui était bien le cas): «Des
amphis, pas de canons! Fouchet, démission! De Gaulle, à la
porte!
Il y eut ensuite des pavés, les policiers qui nous chargèrent, le
caniveau, le parapluie, et, enfin, moi remontant à toutes
jambes le boulevard Saint-Michel. Ma mégalomanie avait
vécu.
J’ai fréquenté la Sorbonne et le Collège de France au temps
des grands maîtres. Bachelard et Merleau-Ponty venaient de
mourir. Mais les noms d’Aron, Gurvitch, Friedmann,
Jankélévitch, Ricœur, Hyppolite, Wahl, Alquié, Berque,
Rodinson et quelques autres surchargaient mon emploi du
temps. A force d’écouter ces messieurs, je me libérais de l’envoûtement
que leurs seuls noms avaient exercé sur moi au
cours de mes années de fac à Beyrouth. J’étais même devenu
exagérément critique vis-à-vis de l’enseignement de certains
d’entre eux. Nonobstant ma fréquentation remarquablement
assidue des amphis et des salles de cours, mon cœur battait,
en fait, pour les déviants, les vitrioleurs. Je jouais Jean Genet
contre Aron, Jacques Prévert contre Jankélévitch. Mes dés
étaient pipés. Contre Juliette Gréco ou Yves Montand, le
vieux Gurvitch (mauvais accent, mauvais français, mauvaise
humeur) ne pouvait faire le poids.
En même temps, à côté de Sartre, une nouvelle étoile montait
dans le firmament de mon rêve universaliste: Karl Marx, dont
la philosophie morale se trouvait au centre de mon premier
projet de thèse. Dans ma chambre mal chauffée de la rue
Ponscarme, je passais des dizaines de nuits blanches à résumer
son œuvre avec une minutie qu’aujourd’hui je trouve franchement
pathologique. Il me fallut cependant quelque temps
encore avant d’adopter ouvertement, pressé par la conjoncture
intellectuelle de Beyrouth où je rentrai définitivement au
début de l’automne 1965, l’étiquette marxiste. C’est à
Beyrouth également que j’entendis parler, pour la première
fois, d’Althusser et de Foucault, dont les noms sortaient
encore des limbes au cours de mes deux courtes années parisiennes.
Enfin, je ratai Lévi-Strauss qui pourtant était à deux
pas, dans quelque salle de ce Collège de France où j’allais
régulièrement écouter Berque et Hyppolite. J’avais rencontré
le nom de l’anthropologue dans la Critique de la raison dialectique
de Sartre. Mais je ne mesurais pas encore la puissance
de son œuvre. Aujourd’hui encore je regrette ce retard.
La culture française que j’avais élue était celle de l’irrespect. Il
y en a d’autres, je le sais. Par ailleurs l’irrespect qu’aujourd’hui
encore je fais mien n’est pas synonyme d’effronterie ni
de vulgarité. Il n’a rien de violent. En prenant de l’âge, j’ai fait
quelques progrès sur le chapitre de la politesse. Je concède
volontiers que l’humour — autant que l’amour qu’il contribue
à entretenir d’ailleurs — est une lumière de vie; l’ironie,
talent humoristique de première nécessité, représente, à mes
yeux, une vertu cardinale. En revanche, je répugne de plus en
plus à la violence verbale et regrette de ne pas avoir appris
plus tôt à l’éviter. L’irrespect que je revendique est une attitude
de l’esprit. Il consiste à ne pas s’incliner devant les arguments
d’autorité, à postuler que personne n’a assez de génie
pour mériter de votre part une démission de la raison.
Rythmes versus Structures .

Avant même d’entamer des
études de philosophie, j’avais contracté l’habitude d’apprendre
par cœur des formules de philosophe ou même des
phrases de romancier que j’estimais receler une sagesse profonde
ou présenter une structure particulièrement vigoureuse.
A cette dernière catégorie appartenait, par exemple, la
fameuse définition sartrienne de la conscience: «La conscience
est un être pour lequel il est dans son être question de son
être en tant que cet être implique un être autre que lui.» En
arabe, je mémorisais plutôt des poésies, pour leur beauté ou
encore pour obéir au même charme de l’exotisme et de la difficulté.
Entre autres les célèbres vers de la Lâmiyyat al-‘Arab.

دعسْتُ على غطْشٍ وبَغْشٍ وصُحْبَتي \ سُعارٌ وإرزيزٌ ووَجْرٌ وأُفْكُلُ

ولي دونَكم أَهْلونَ سِيدٌ عَمَلّسٌ \ وأَرْقَطُ زُهْلولٌ وعَرْفاءُ جِيئَلُ

همُ الأهلُ لا مستودَعُ السرّ ذائعٌ \ لدَيْهِم ولا الجاني بما جَرَّ يُخْذَلُ
Que la beauté de ces deux types de discours ne fût pas la
même, j’en étais bien conscient. J’avais hâte même de rapporter
leur différence à une divergence générale opposant les
deux langues. Déjà imbu de Coran, de rythmes poétiques
arabes, de saj‘ et de gbarîb, je pensais que, pris dans une oralité
foncière, le discours arabe ne pouvait avoir pour idéal de
beauté que la majesté du verbe, la symétrie des rythmes et
l’éclat extrême des images. Par contre, l’écrit français dont la
musique était trop discrète à mon goût, tenait, selon moi, sa
supériorité d’une plus grande sérénité du vocabulaire, de la
robustesse et de la variété des structures phrastiques. Il répondait
donc mieux aux besoins d’une analyse rationnelle, soucieuse
des nuances, et démêlant, sans occulter leurs cohé-
rences, les multiples niveaux de la réalité. Pour tout dire, je le
trouvais bien adapté aux besoins de la longue marche vers
l’explicitation de l’être. Ce qui ne l’empêchait pas de véhiculer
(dans les grands romans, par exemple) des vérités fulgurantes,
des raccourcis de la condition humaine. Seulement, je
pensais qu’il s’agissait de véritables raccourcis où venait se
condenser une connaissance
préalable de chemins
beaucoup plus longs et plus
sinueux.
C’était évidemment une
théorie d’enfant, conditionnée
par le caractère très
étriqué et par la forte dissemblance
des deux corpus
arabe et français que
j’avais jusque-là visités.
J’attribuais à chaque culture
les vertus et les défauts
de ce que je connaissais
d’elle. Néanmoins, l’idée
d’allier dans ma future production
littéraire, la magie
du verbe arabe aux vertus
de l’analyse caractéristiques
—- selon moi — du
discours intellectuel fran-
çais, servit de justification
principale — parfaitement
explicite — de mon choix
de faire — contre le désir
de mon père — des études
de philo.

Le pied de Rodinson .

J’ai appris de la bouche d’un autre que
je pouvais me considérer comme un écrivain de langue fran-
çaise. C’est arrivé le 27 février 1982. En présence de plusieurs
dizaines d’auditeurs, Pierre Chaunu, historien vénéré au verbe
austère, qui présidait mon jury de thèse, me dit du haut de la
tribune de l’amphithéâtre Descartes en Sorbonne, qu’il venait
de découvrir en moi «un grand écrivain de langue française».
L’aspiration à ce titre ne m’avait jamais empêché de dormir.
Je tenais beaucoup à écrire correctement, à éviter les mots et
expressions momifiés, à faire de belles phrases même. Mais de
là à me considérer comme un écrivain, voire «un grand écrivain»
de langue française… J’étais fier des ressources de mon
expression arabe; fierté qu’exagérait sans doute la misère qui,
dans ce domaine, régnait autour de moi. Je ne tenais donc,
nullement, à me fourvoyer dans l’immense continent des
Humanités d’expression française, hérissé de si grands noms
(ces auteurs contemporains que j’adulais) et où j’aurais été
classé d’emblée comme citoyen de seconde zone voire comme
titulaire d’un simple visa de tourisme. Si bien qu’avant de produire
cette thèse que Maxime Rodinson poussait devant lui,
le matin de la soutenance, dans le chariot où apparemment il
faisait ses emplettes au marché du coin, je n’avais rien écrit de
consistant en français: à peine des compositions d’examen,
trois ou quatre projets de thèse, des résumés de cours. Ce ne
serait tout, cependant, qu’à condition d’oublier la petite montagne
de résumés de lecture que j’avais accumulés. Résumés
effarants de précision, si soigneusement rédigés. Résumés à la
confection desquels j’ai usé mes jours et mes yeux et qu’à
95% je n’ai plus jamais utilisés. Résumés que s’agissant de
questionner mon apprentissage de l’écriture je serais mal inspiré
d’oublier, car c’est principalement en résumant que j’ai
appris à écrire.
Quoi qu’il en soit, en écoutant la déclaration de Chaunu, que
vinrent agrémenter d’ailleurs les éloges moins solennels mais
tout aussi catégoriques des autres membres du jury, je fus pris
de panique. Je commis des fautes de français en cascade, en
marmonnant, à leur adresse, des phrases de remerciements.
En sortant de l’amphithéâtre pour précéder au café
L ’Ecritoire ces grands messieurs et quelques amis à qui j’offrais
un pot, je m’aperçus que j’avais oublié mon imperméable
plié sur le dossier de mon siège. Je priai un ami que je dépassais
dans la cour de la Sorbonne de revenir le chercher. Il
s’exécuta mais non sans m’avoir lancé un regard dont le sens
ne pouvait m’échapper: tout le bien qu’on venait de dire de
mon travail, entendait-il m’expliquer, ne m’autorisait pas à
prendre un ami pour un porte-manteau. Or sur cet aspect des
faits, j’étais si entièrement d’accord avec ledit ami que je faillis
fondre en larmes et que, rentrant en trombe dans le café, je
marchai sur le pied de Maxime Rodinson. Il eut une crispation
de douleur qu’aujourd’hui encore je ne me pardonne pas.

Une fausse querelle .

Car pour moi, il ne pouvait s’agir de
m’installer dans un statut quel qu’il soit. Il est vrai que les
éloges — auxquels j’ai prétendu, pendant très longtemps, être
insensible — arrivent aujourd’hui, quand ils sont crédibles, à
m’émouvoir. À entendre répéter des gens dignes de foi que
vous écrivez bien, vous finissez par vous dire qu’ils doivent
avoir quelque bonne raison de le croire. En éprouver du plaisir
est une attitude moins suffisante, en définitive, que l’indiffé-
rence farouche où je me cantonnais jadis. Une sensibilité bien
gérée au jugement d’autrui finit, en nous rappelant nos
limites, par modérer notre vanité.
Néanmoins, je reste loin de vivre la capacité d’écrire comme
un don. Bien écrire ne suppose nullement que l’on soit à l’aise
dans l’univers d’une langue. L’effort authentique d’écriture se
déroule, au contraire, sous le signe du malaise. Les approximations,
les incertitudes, les ratures constituent les conditions
d’émergence d’un style original; par contre les tics, les tournures
toutes prêtes, même si elles sont personnelles, ne font
que ramener le texte au bercail de la banalité.
Précisément, la langue française m’a charmé par les intarissables
ressources qu’elle offre au cheminement de la pensée
vers son expression adéquate. L’adéquation de l’expression
s’y obtient par touches successives et variées. On est débordé
d’alternatives, de virtualités. Elles sont offertes par le vocabulaire,
les procédés syntaxiques, les figures de style. On est gratifié,
au bout de ce procès d’approximation, de la sensation
d’avoir bien dit ce qu’on voulait dire, de n’avoir sacrifié
aucune nuance. Pourtant la boucle n’est jamais définitivement
bouclée: les possibilités de faire mieux ou de procéder diffé-
remment n’ont pas de limites.
Avoir fréquenté le français pendant de si nombreuses années,
y avoir tant lu, enseigné, écrit ne m’a jamais inspiré, par
ailleurs, de véritable crainte pour mon identité linguistique
ou, plus généralement, culturelle. Sans nourrir la prétention
(ni d’ailleurs l’ambition, combien stérilisante, combien désespérée)
de coïncider avec le Soi idéal, ou l’Esprit de ma langue
maternelle et de la culture qu’elle véhicule, je reste fondamentalement
arabe, arabophone et — pour vous infliger un néologisme
— arabographe. Le français, j’y suis arrivé, pour ainsi
dire, volontairement, en profitant de quelques chances qui se
présentaient, certes, mais au prix d’efforts prolongés. Je continue
à entretenir mon arabe, à le corriger, en douceur, sans
plan préétabli. Je me contente de faire attention à mes mots,
à mes phrases, et, en cas de doute, d’ouvrir un dictionnaire ou
une grammaire. Car l’arabe, personne ne le connaît plus
assez, personne aujourd’hui ne peut prétendre le «posséder».
C’est une langue vivante, certes; quant à ceux qui en avaient
la parfaite maîtrise (ou qui, du moins, nous donnent, à nous,
l’impression de l’avoir eue), ils sont tous morts et enterrés.
Mais passons, puisque c’est là une autre histoire. J’ai traduit
tantôt dans un sens tantôt dans l’autre quelques-uns de mes
propres écrits. L’exercice est excellent pour apprendre à
dépister les transpositions hâtives, les anachronismes aussi.
C’est aussi un défi parce que l’auteur étant lui-même le traducteur,
il est porté à nourrir l’ambition secrète de produire
— sans se départir, toutefois, du souci de fidélité à son texte
— un autre original et non pas une traduction.
Mon expression arabe passe pour être plutôt circonspecte, un
peu à cheval sur les «usûl». Je suis certain, pourtant, que ma
pratique du français lui a été bénéfique. Souvent je fais de
longues phrases arabes dessinant des monts et des vaux, tant
y sont fréquentes les incises, les appositions, les inversions. En
me relisant, je me dis que quelque chose de français doit être
passé dans le style (je laisse de côté le contenu): sans doute en
effet de ce souci de l’adéquation et de la nuance que je mentionnais
à l’instant.
À vrai dire, mon intériorisation de ce souci a gâché bien des
poèmes qu’il m’est arrivé d’écrire en arabe. Un poème se
construit par bribes. Celles-ci se logent dans l’espace que le
texte esquisse, de sorte à donner sur des béances. Sauf exception,
il faut laisser vacants ces abîmes parce qu’ils sont les
arènes du rêve. Succomber à la tentation de l’expression adé-
quate, pleine, en ajoutant ça et là, l’une après l’autre, des
notations complémentaires finit — même si ces dernières sont
«belles» — par étouffer la poésie. Ce travers, je n’ai pas toujours
su y échapper et je le regrette. Quant aux caractéristiques
structurelles d’origine française que ma prose arabe
semble avoir intégrées, je suis loin de me les reprocher. Tant
qu’elles ne sautent pas aux yeux — pour les griffer, s’entend
— elles demeureront, pour moi, au contraire, un sujet de
fierté. En fait, c’est de la part de l’arabe (que je ne maîtrise
qu’un peu mieux que d’autres mais qui donne corps à mes
rêves) que je suis fondé à craindre des contaminations indésirables
pour mon outillage stylistique français, forgé à grandpeine.
Je reste, toutefois, mauvais juge de l’efficacité de mes
précautions.
À la barbe de Marx .

Tout compte fait, il m’a toujours été
pénible de m’identifier jusqu’à la coïncidence avec une étiquette
autant que de me cloîtrer dans l’enceinte d’un genre. Je
me soucie peu de savoir à quelle discipline se rapporterait tel
de mes textes. Et, même affichées, les affiliations doctrinales
ne sont jamais venues à bout de mon ironie. Pourtant j’ai eu
mes idoles. Mais, analogues à l’idole en dattes du bédouin,
elles restaient comestibles. Façon, peut-être, de me neutraliser,
des communistes de l’Université libanaise, me traitaient,
vers 1962 d’existentialiste. J’en rigolais en dépit de mon admiration
pour Sartre, tellement ce qualificatif me semblait
détonner sur mon train de vie si ordinaire. Plus tard, j’optais
pour un Marx moraliste, soucieux de la singularité des êtres
et des situations. C’était un Marx avec qui on pouvait plaisanter.

نحنا رجالك ماركس بيك \ ما بنهاب المنيّه

…الصحّه منيحة اسم الله عليك \ بها اللحيه الأشبهيّه
Il devait céder le pas partiellement à Lénine. La discipline
partisane répondait, pour moi, à une exigence de droiture
personnelle et d’efficacité objective. Elle correspondait
mal à mon tempérament aussi peu porté à donner des ordres
qu’à en recevoir. Ce qui ne m’empêcha pas d’adopter une
ligne de conduite peu nuancée, rigide même, dénotant un
aveuglement presque volontaire à l’ambivalence des comportements
et aux subtilités des motivations. J’insiste. Mon propos
n’est pas de gommer des vicissitudes de ma formation
intellectuelle les vélléités serviles. Car il n’est que trop fré-
quent que nos libérateurs eux-mêmes nous aliènent. Grisant,
le concept sartrien de liberté devait longtemps m’empêcher
d’intégrer pleinement dans ma vision du monde et de la vie ce
que Sartre lui-même appelait plus tard le «pratico-inerte» et
que Simone de Beauvoir dénommait, en termes plus communs,
la «force des choses». À son tour, le marxisme vint
m’imposer une perception fausse de l’articulation et de la hié-
rarchie des données qui constituent (et, par conséquent, des
facteurs qui meuvent ou, au contraire, empêchent de bouger)
nos sociétés. Loin de minimiser les effets déformants de ces
miroirs qui me bernèrent pendant de si longues années, j’entends
souligner seulement cette bénéfique inquiétude, ce scepticisme
de dernière instance qui, au prix de traumatismes
périodiques, me permettait de faire à mes idées des adieux
philosophiques.
La vraie querelle .

Un jour de mars 1988, je négociais chez
Larousse à Paris la publication d’un dictionnaire français arabe
dont je suis co-auteur. Entre deux cafés, je surprenais
mon propre sourire. J’étais en train de régler un très vieux
compte. Dans ma tête, j’engueulais très bruyamment le directeur
de mon ancienne école de Bint-Jubayl.
«Tu vois bien où je suis — lui disais-je — petit directeur de
rien du tout! J’aurais pu rencontrer Pierre Larousse, en personne,
s’il vivait encore. 50 classiques Larousse, mon œil!
Parles-en encore une fois et je te les fais réciter. Tu ne peux
plus me raconter n’importe quoi! Et de toute façon, c’est plus
la mer à boire tes 50 fascicules. Surtout depuis mes nuits avec
Aphrodite! Et puis, tu vois, ton dictionnaire de quatre sous, je
ne te dirai pas où le mettre! Parce que, tu sais, ce Petit
Larousse, c’est pas la merveille des merveilles. T’aurais dû me
demander conseil; je t’aurais indiqué un dictionnaire bien
meilleur pour passer ta vie avec! Ah j’oubliais! Surtout plus de
«Rodrigue as-tu du cœur?» Je ne joue plus! Mais enfin qui es-tu
pour te jouer ainsi de la vie d’un autre?»
Ainsi je vidais une querelle archaïque. Je commettais le bon
meurtre. Au lieu d’aller risquer ma peau au combat contre le
Comte, j’assassinais Don Diègue. Ce dernier ne s’excusait-il
pas d’ailleurs de ne plus avoir assez de force pour se tuer?
Autant l’achever donc puisque le Comte n’est que son substitut,
sa réplique un peu moins décrépite, mais aussi vantarde
et insipide. Pour ce faire j’utilisais la même arme dont autrefois
Don Diègue, alias monsieur le Directeur, se servait pour
nous terroriser: la maîtrise, feinte ou réelle, de la langue fran-
çaise. D’instrument d’oppression, cette maîtrise, à laquelle
c’était mon tour de prétendre désormais, se muait en pouvoir
libérateur. A certaines conditions, toutes les langues, toutes
les cultures se prêtent à ce renversement.
Trois film s (de Bergman ) au programme .

J’ai gardé un souvenir
vivace, quoique sommaire du film sublime d’Ingmar
Bergman Les Fraises Sauvages que j’ai vu à Paris il y a trente
ans. Il s’y agit d’un médecin bien avancé en âge qui va recevoir
un prix ou une décoration (je ne sais plus) en couronnement
de sa carrière de bienfaiteur de la société. Des images
l’assaillent, en cette occasion, d’une vie qu’il sent approcher
de sa fin. Il en ressort que derrière le persona* que l’on va
honorer, évoluait un être bien différent: égoïste, parfois menteur,
non exempt de méchanceté.
Les consécrations — c’est vrai — charrient dans leur cours des
images de péché et de mort. Cependant — Dieu en soit loué
— personne ne salue en moi un bienfaiteur de la société. J’en
conclus — à tort ou à raison — qu’il m’est permis de remettre
à plus tard mes cauchemars et mes remords. En fait, ce qui
risque d’envahir l’âme d’un intellectuel que l’on récompense,
ce ne sont pas tellement des réminiscences de péchés mais bien
plutôt des souvenirs d’erreur, et c’est plutôt que la peur de la
mort l’angoisse du silence*. Car que d’errements de l’esprit,
que de ratures, que de fautes d’orthographe coûte un texte
avant de se lire dans sa relative et factice perfection. Et un
jugement précipité, une expression de mauvais goût même,
ont-ils nécessairement moins de gravité qu’une faute morale
et en sont-ils absolument distincts? Qui peut enfin garantir à
quelqu’un qui écrit, non pas tant qu’il aura encore quelque
chose à dire mais qu’il gardera encore assez de foi en ce qu’il
a à dire pour y puiser la force d’écrire. Le silence d’une plume
est, bien plus qu’une contrainte, une tentation de tous les
jours. De même que la mort
qui est une rupture, certes,
mais qui est aussi la simple
façon qu’ont les jours de se
compter.
À moins de tomber sur une
âme empaillée, les honneurs,
les marques de reconnaissance
sociale fragilisent
l’être. Ce n’est pas de solennités
que l’on a vraiment
besoin, en les recevant, mais
de tendresse. Faits pour
exorciser l’angoisse, les
rituels, s’ils comportent trop
de pompes, risquent d’étouffer
l’âme angoissée. Il n’est
pas indispensable d’avoir été
lexicographe pour savoir
que le mot «pompes» attire
comme un aimant le qualificatif
«funèbres». Je me
devais donc — puisqu’on
m’en laissait le choix —
d’imprimer à la cérémonie
de ce soir un cachet de grande
simplicité, d’intimité
presque. Car s’ils n’effacent
pas l’erreur ni ne conjurent
nécessairement la montée du
silence, l’amour et l’amitié
(les vrais, s’entend) ressourcent
le courage de vivre.
*Deux autres films de Bergman.

La Vieillesse

 

La Vieillesse
Ahmad Beydoun

(Texte présenté à la rencontre “La Force des Années” organisée à Florence par la Communauté Sant’Egidio , le 13 et le 14 octobre 2017)

La vieillesse se reconnait, entre autres indices, à la multiplication des choses qui désormais échappent à notre portée. Qu’il s’agisse d’expériences déjà vécues mais dont il devient déraisonnable d’espérer la répétition ou d’occasions à venir hier présumées probables et aujourd’hui exclues, les restrictions de notre champ de possibles semble être un indice fiable de l’impact croissant du grand âge.
En octobre 2013, je marchais à Chicago, devant le lac Michigan, accompagné de membres de ma famille. Tout semblait merveilleux jusqu’au moment où une idée relative à l’endroit où je me trouvais et à moi-même s’imposa à moi. Je me rappelai avoir déjà visité Chicago à deux reprises et être venu chaque fois à cet endroit même ou à un autre tout proche. En témoignaient des gratte-ciel et quelques autres repères dont j’avais gardé le souvenir. Ma première visite avait eu lieu en 1965 et la deuxième en 1988. Evoquant ces dates en 2013, il m’était facile de constater qu’un quart de siècle approximativement séparait chacune de mes visites de la suivante. Je venais d’avoir 70 ans cette année-là. Où donc, me demandai-je, pourrais-je me procurer un autre quart de siècle au bout duquel je viendrais refaire cette même promenade ? Et même si je devais vivre jusqu’à l’âge de 95 ans (ce que différents indices semblent exclure) pourrait-il être question pour moi, dans l’état où je suis supposé être alors de me faire transporter jusqu’à ce point du globe pour y faire quelques pas en m’appuyant sur ma canne ou bien pour y déambuler, poussé sur un fauteuil roulant ? Autant les forces que le désir, me disais-je, me manqueraient pour refaire ce voyage. Ou, peut-être, ce sont les moyens qui feraient défaut au cas bien improbable où les forces et le désir étaient acquis.
Considérée du moins sous l’un de ses aspects, la vieillesse est bien cela : le temps s’avérant trop court pour réaliser certaines fins… des fins qui, d’année en année, deviennent plus nombreuses…
Pire encore : de ce sentiment de vivre une expérience pour la dernière fois, dérive une sensation de tristesse pouvant imprégner des faits ou des événements qui, envisagés d’emblée comme uniques, ne sont pas sensés se répéter. Deux étés après Chicago, je faisais (en famille également) une tournée au Portugal. J’avais bien des raisons de me sentir heureux : les retrouvailles, les splendeurs de la nature et les richesses de la civilisation, l’excellence de la cuisine et la gentillesse des gens, etc. Ni mes compagnons ni moi-même n’avions supposé que ce voyage devait être répété. Spontanément, cette visite se présentait comme un cadeau que nous devions nous offrir une seule fois. Au cas où nous nous décidions, dans une année à venir, de nous payer une nouvelle tournée, de nombreux autres pays, également splendides, se proposeraient à notre choix. Nous découvrirons que nous ruminions depuis de nombreuses années le désir de visiter tel ou tel d’entre eux…
En dépit de ce caractère d’unicité que d’elle-même revêtait notre visite du Portugal, une étrange et sereine tristesse se mit à affecter ma perception de ses péripéties : une tristesse inattendue qui sans gâcher le plaisir s’instillait tout naturellement en lui. Le spectacle des lieux puis les détails du voyage qui nous ramenait du palais royal de Sintra au restaurant proche de notre hôtel à Lisbonne prenaient des couleurs d’adieux. Tout se faisait la source d’une subite conscience de la nature du temps en tant qu’il est ce qui rend toute répétition impossible. Ce qui était en train d’arriver ne pouvait se reproduire à l’identique. Or le fait d’être avancé en âge fait que l’adieu que forcément nous devons faire à chaque événement s’associe au sentiment d’une autre absence : la nôtre. C’est, entre autres, à travers ce sentiment qui s’érige en arrière-plan des événements, en particulier de ceux dont nous n’espérons pas le retour, que s’insinue progressivement en nous la conscience de notre vieillesse.

***
Un autre support de cette conscience est le sentiment qu’on est devenu plus âgé que la quasi-totalité des représentants du pouvoir sous les diverses formes de ce dernier. J’en fais l’expérience depuis de nombreuses années. Si vous êtes fonctionnaire de l’État et que vous atteignez l’âge de la retraite, la chose va de soi : désormais tous ceux qui vous adresserons une demande ou un ordre au nom du Pouvoir public seront plus jeunes que vous. Ce constat est d’autant plus important que la société dont vous êtes issu continue à associer l’autorité et le droit d’être obéi à l’âge avancé. Votre situation devient pire si, non content d’être devenu plus âgé que les fonctionnaires encore actifs, vous constatez que la grande majorité des ministres et des députés et même le chef de l’État sont désormais plus jeunes que vous. Vous avez beau penser que l’Autorité publique et par conséquent les lois et les règlements qu’elle promulgue procèdent en définitive de la volonté populaire, vous continuerez, à y regarder de près, à éprouver ce sentiment de frustration en provenance du tréfonds de notre culture sociale en constatant que ceux auxquels vous devez obéissance ont maintenant l’âge de vos enfants ou, au mieux, celui de vos jeunes frères et sœurs.
Si tel est la situation de l’homme âgé par rapport aux hommes d’État, que dire alors de son attitude vis-à-vis de ceux que l’État charge de l’exécution des lois et du maintien de l’ordre et qui exhibent nécessairement à la vue des vieilles gens une jeunesse qu’on peut dire exagérée ? Je parle des agents de la circulation, par exemple, ou encore des militaires qui, à tel barrage, vous soumettent à un contrôle d’identité. La situation ne peut qu’empirer si le contrôleur et son barrage sont dénué de toute couverture légale : s’ils se réclament, par exemple, d’une milice que vous êtes loin de porter dans votre cœur. Vous serez plus près alors de vous sentir totalement accaparé par la vieillesse, d’éprouver comme totale et irréparable votre situation de retraité : tant il devient vrai d’un coup que vous êtes dorénavant démuni de toute influence.

***
C’est pourtant notre corps qui reste la première source de notre sentiment d’avoir vieilli. Le poids qu’il vous est possible de porter en montant l’escalier jusqu’à chez-vous, l’ascenseur étant hors service faute de courant, votre capacité de courir ou simplement de marcher comparée à ce qu’elle était vingt ans plus tôt, votre performance au lit, etc. : autant d’indices de notre déclin physique lié à l’âge. Toutefois, ce registre du corps peut s’avérer trompeur, tant il est susceptible de nous faire exagérer ou, au contraire, minimiser un changement réel afin de conformer notre jugement à des normes multiples procédant de la volonté et du caractère, des habitudes et du milieu, etc. Je ne pourrais rien apporter de neuf en suivant cette piste qui tient beaucoup du chemin battu…
Ce qui précède m’impose de signaler que l’évocation du tourisme et de l’autorité en ouverture d’une méditation sur la découverte de notre vieillissement n’avait rien de fortuit. En effet, si la vieillesse ne se laisse point découvrir avec autant de clarté dans le décor coutumier de notre vie quotidienne, si sa révélation à nous se trouve être facilitée par le pouvoir ou par le dépaysement c’est-à-dire par ce qui dépasse nos personnes ou modifie le cours de notre quotidien c’est que la vieillesse a beau accumuler sournoisement les facteurs de son avènement, elle garde quant à la conscience que nous en prenons et à son intériorisation l’allure d’une rupture ou d’un naufrage. Elle n’est guère un état qui nous permette de préserver l’image concrète que nous avons pu développer de nous-même.
La voie du défi n’en reste pas moins praticable pour ceux qui la choisissent jusqu’au moment où la mort vient la barrer.
***
Cependant, le thème de la découverte de la vieillesse et celui de l’attitude à adopter face à la gamme de problèmes que son avènement, soudain ou progressif, ne manque pas de poser restent loin d’épuiser le sujet du grand âge. Il suffit pour s’en convaincre de parcourir l’ouvrage monumental et bien édifiant que Simone de Beauvoir à consacré à ce sujet. Sinon la fatalité universelle de la sénescence, elle y souligne l’éminente pluralité, l’irréductibilité à un modèle unique de tel ou de tel aspect du phénomène.
Après avoir dressé un tableau descriptif des traits de l’involution, de Beauvoir passe en revue successivement les données relatives à la vieillesse dans les sociétés dites primitives, celles que présentent les sociétés historiques puis les sociétés modernes.
Ses récapitulations sont sans concession. Tout en mettant en exergue la diversité inhérente aux statuts des vieillards et aux conduites vis-à-vis de la vieillesse dans chacun de ces types de sociétés, elle ne dissimule guère le sort déplorable, atteignant parfois un comble de cruauté, qui y est très souvent réservé aux gens âgés. L’insuffisance de ressources vitales ne manque pas de défavoriser, radicalement parfois, les personnes considérées dans les sociétés primitives ou traditionnelles comme des « bouches inutiles » : malédiction qu’elles n’évitent que si le groupe leur reconnaît certains pouvoirs ou certaines vertus inhérentes à leur âge et aux rôles qu’ils sont encore capables de jouer (sagesse, savoir-faire divers, sorcellerie, etc.).
Cependant, la tendance à exclure les vieillards n’est pas le propre de certains groupes primitifs ou de certaines sociétés traditionnelles. Elle est, selon de Beauvoir, encore plus inhérente aux sociétés contemporaines qui tendent à traiter les personnes en objets, dans la mesure où elles lient le traitement qui leur est dû à leur rendement en termes de valeur marchande. Or il est, en définitive, ridicule de considérer les vieux comme une classe isolée d’humains dont la société – n’était sa foncière miséricorde – pourrait peut-être se désintéresser. Les vieux ne sont, en fait, que l’avenir des plus jeunes…
Aussi, l’auteur de « la Vieillesse » s’attache à souligner les responsabilités sociales vis à vis des personnes âgées. Elle reconnaît au statut social du vieillard, à son appartenance de classe surtout, et aussi aux efforts consentis par la société (qu’il s’agisse de l’État ou d’institutions extra-étatiques) un rôle crucial dans la détermination, en bien ou en mal, de la qualité de vie de cette catégorie de la population. Ce qui ne l’empêche nullement de rendre compte de la diversité des destinées individuelles de vieillards ayant pourtant des statuts socioprofessionnels évidemment comparables. Elle rend ainsi justice à la part de responsabilité qui incombe à l’individu d’avoir eu tel type de vieillesse à l’exclusion d’autres qui étaient à sa portée. En effet, son ouvrage grouille de portraits de vieillesse très divers et même contradictoires quoique relatifs surtout à des écrivains et artistes c’est-à-dire à des personnes ayant pris soin de témoigner de leur expérience du grand âge.
En fait, ce que de Beauvoir veut éviter par-dessus tout c’est l’écueil de la généralisation facile et, du même coup, celui de la réduction. Aucun facteur ou type de facteurs ne suffit à lui tout seul à expliquer le sort de tout une catégorie de vieillards. La diversité persistante au sein même d’une communauté de destin exclue cette possibilité. La notion centrale à laquelle de Beauvoir attribue un pouvoir totalisateur des différents facteurs qu’elle trouve en jeu dans chaque expérience particulière du grand âge est la notion sartrienne de « projet ». Un projet existentiel intègre et transcende les conditions objectives où s’inscrivent nos comportements. Il procure à la personne qui n’est autre que son projet d’être la justification, le sens de son existence. Le vieillissement limite immanquablement le champ temporel de nos projets puisqu’il ne nous laisse qu’un temps de plus en plus court où il nous soit loisible d’investir ce qui nous reste d’énergie. À cette limitation universelle viennent s’ajouter des contingences telles que les maladies diversement handicapantes, l’affaiblissement physique et mental, etc. Ces limitations, conjuguées à d’autres d’ordre social, peuvent s’avérer si graves qu’elles enlèvent beaucoup de sa signification à l’idée de projet. Autant que les autres modèles proposés par de Beauvoir, l’idée de projet existentiel, appliquée aux vieillards, ne semble pas généralisable. Elle est néanmoins la seule à esquisser en même temps une ligne d’action sociale relative à la vieillesse et une attitude subjective vis à vis de celle-ci. Aider vraiment un vieillard c’est par-dessus tout accroître ses chances de demeurer une personne-projet, de poursuivre un projet personnel susceptible de conférer un sens au temps qui lui reste à vivre. C’est également en poursuivant un tel projet dans le contexte social qui est le sien que l’individu vieillissant peut s’aider lui-même.

De la Gestion discursive d’un blocage systémique (texte)

De la gestion discursive d’un blocage systémique[1]

 

Ahmad Beydoun

 

Sur un immense mur blanc, Rabih Mroué a déployé, il y a quelques mois, 366 images minuscules découpées dans la presse ou, du moins, voulant donner l’impression de l’avoir été. Certaines étaient quelque peu plus grandes que les autres mais toutes étaient, en définitive, de taille comparable et avaient des cadres identiques. Les couleurs n’étaient pas totalement absentes ; une image en couleurs survenait ici ou là, discrètement : juste de quoi mitiger la monotonie en suggérant des ensembles partiels. Les tonalités du noir ou du gris restaient carrément dominantes. Quelques petits textes s’intercalaient furtivement parmi les images donnant l’impression d’être, eux aussi, des coupures de presse. Toutefois, la tentative de lire était vite découragée par un brouillage délibéré des segments rendant le prétendu texte illisible mais préservant, peut-être, une certaine tentation de le déchiffrer : le texte n’en restait pas moins plutôt une image comme les autres qu’une séquence de discours.

En somme, ces images, si nombreuses et de si petite taille, souvent simplifiées jusqu’à n’être qu’un contour rempli de noir, donnaient par la forte condensation de chacune d’elles l’impression de n’être que des hiéroglyphes : des mots travestis en images. À partir de là, on pouvait imaginer un jeu ou même s’y adonner si l’on trouvait la force de maîtriser le vertige que pouvait valoir au spectateur une visite prolongée et laborieuse du mur…

Je vous ferai part du jeu que j’ai imaginé, le soir de l’inauguration, à Beyrouth, de la dernière exposition de Rabih Mroué… Ce soir-là ou peut-être quelques jours plus tard : je ne sais ! Je vous dévoilerai aussi, bien sûr, l’analogie que je trouve évidente entre ce jeu et la gestion discursive du blocage chronique qui secoue le système politique libanais depuis de si nombreuses années : depuis plusieurs décennies, pourrait-on même dire. C’est, en effet, ledit blocage et non pas l’exposition de Rabih Mroué qui est le sujet du discours que je me suis engagé à faire devant votre assemblée d’aujourd’hui.

Toutefois, je dois, avant de me livrer à ces rapprochements, somme toute aussi banals qu’édifiants, signaler un fait. Notre artiste a réuni dans un volume épais qu’il a intitulé Sana Kabîs (Année Bissextile) une autre reproduction des mêmes coupures qu’il avait accrochées sur la grande paroi de la galerie beyrouthine. Cependant, le livre n’est pas la copie conforme du mur. On peut même aller jusqu’à dire qu’envisagé d’un certain point de vue, il en est l’opposé. Le livre se présente, en effet, sous les traits d’un agenda, d’un journal dont chaque feuille représente un jour de l’année. Souvent trop petite pour occuper la page, l’image que celle-ci exhibe paraît plutôt faire figure d’emblème ou d’intitulé du jour. À la rigueur, le mur, considéré à partir de la bonne distance, peut être embrassé d’un seul regard. On s’approchera ensuite pour en scruter le détail. Le livre, lui, se feuillette : ses pages se succèdent dans le temps qu’exige son examen. Disons pour reprendre la fameuse distinction saussurienne, que les images accrochées au mur s’offrent en synchronie alors que celles que contient le livre s’inscrivent, pour le lecteur, dans une dimension diachronique.

Et c’est bien la synchronie qui convient au jeu que je vais proposer. Il s’agit de regarder à travers une loupe amplifiante une image choisie quasiment au hasard ou de la sur-éclairer. Du coup, un certain nombre d’images environnantes s’organiseraient autour d’elles. Cette structure improvisée étant trop lâche, on pourrait même la modifier à volonté : par exemple, réduire le nombre des éléments en rétrécissant le contour spontané ou bien détailler l’ensemble en « lignes » se déployant à partir de l’image dominante et contenant chacune un nombre limité d’éléments. Ce dernier procédé s’avère particulièrement intéressant si nous songeons à l’idée que les images exposées sont assimilables à des hiéroglyphes, autrement dit à des mots. Sans disposer de la pierre de Rosette, je suppose que certaines des lignes obtenues seraient convertibles en phrases ou en périphrases faisant sens et que d’autres, dépourvues de cohérence détectable, resteraient analogues à ces petits textes brouillons que présentent quelques coupures éparpillées sur le mur. Il reste possible, bien entendu, surtout si l’on se sent frustré par une première tentative, de tout recommencer en changeant d’image dominante et, par conséquent, de gestalt spontanée. Avec ses 366 images, le mur offre, en effet, un nombre illimité de recompositions potentielles, totales et partielles…

Quelle ressemblance ce jeu improvisé présente-t-il avec le système politique libanais qui – je l’ai déjà dit –  se débat depuis bien longtemps dans une crise aux configurations changeantes mais apparemment insoluble ? D’après moi, cette crise se déploie autour d’un mot : al-tâ’ifîya (le communautarisme ou, si l’on veut conserver son autre équivalent français quelque peu vieilli, le confessionnalisme). Dans une configuration s’inspirant de l’exposition de Rabih Mroué, ce mot occuperait un point central à partir duquel se déploierait des lignes représentant chacune un arrangement possible des forces politiques de notre après-guerre. Il faut supposer que le mot central peut être plus ou moins agrandi ou éclairé à volonté, qu’un seul arrangement serait mis en relief pour souligner qu’il est le dernier en date et qu’un traitement adéquat serait réservé à chacun des autres afin de marquer sa place dans la série, son importance, etc. Enfin, des parenthèses, des signes d’addition et de soustraction, des flèches, etc., viendraient au besoin transformer l’arrangement en une formule, une équation de la crise à une étape donnée de son évolution.

Pourquoi voudrais-je réserver la possibilité de modifier l’éclairage ou le calibre du terme central ? Eh bien ! c’est parce qu’il subit ce même traitement dans la politique réelle mais sans jamais se dessaisir de sa centralité. Il y a près de quarante ans, déjà, j’ai baptisé ce phénomène « pudeur des communauté ». Ce que je voulais désigner par ce sobriquet c’était la tendance assez générale des forces politiques libanaises, celles au pouvoir comprises, à dénigrer le système communautariste dont ils étaient parties prenantes, prétendant le considérer au mieux comme un mal nécessaire et prônant, dans la plupart des cas, son dépassement dès que certaines conditions seraient réalisées. Je prétendais à l’époque que cette pudeur, loin d’être une pure supercherie, servait à éviter les chocs frontaux entre communautés et ménageait un espace pour le pouvoir d’État.

La guerre libanaise dont la dimension intercommunautaire est devenue, au fil des années, de plus en plus envahissante a-t-elle eu raison de la pudeur des communautés ? Oui dans la mesure où elle a mis en selle des forces politiques ouvertement communautaires et accaparant pratiquement la représentation de leurs communautés respectives. Désormais, tout pouvoir d’arbitrage au niveau des institutions risquait, de par la suprématie qu’il requérait, d’être assimilé à une dominance communautaire : dominance dont la guerre avait justement miné la légitimité. Aussi, le Pouvoir syrien dont les troupes, flanquées de services de sécurité contrôlaient encore les articulations du Liban, s’est-il arrogé, pendant 15 ans, la fonction d’arbitre de différends libanais que souvent il suscitait ou ravivait. Ce faisant, il a également réaménagé, selon son intérêt, la scène politique libanaise en en excluant pratiquement les deux formations chrétiennes les plus importantes, en imposant, avec la bénédiction du pouvoir iranien, une division du travail convenable aux deux formations qui désormais monopolisaient la représentation des chiites, en obtenant la coopération de l’Arabie saoudite dans la reconstruction du pays contre le contrôle de cette opération par un milliardaire sunnite dont les liens avec Riyadh étaient indéfectibles.  Notons que ces développements eurent lieu à un moment où la suprématie américaine conséquente à l’écroulement de l’Union Soviétique et à la deuxième guerre du Golfe était incontournable. Vite boiteux, le processus de paix israélo-arabe lancé à Madrid respirait encore…

Cette mise en scène fût progressivement ébranlée, d’un côté par la partie chrétienne lésée et de l’autre par la partie sunnite menacée. Écarté du pouvoir par le nouveau Président de la République, homme de confiance du parrain syrien placé à la tête de l’État en 1998, Rafik Hariri put imposer son retour à la présidence du Conseil suite à son triomphe aux Législatives de l’an 2000. En même temps, des personnalités chrétiennes, suivant l’exemple des prélats de l’Église maronite, exigeaient ouvertement, à la faveur du retrait israélien du Sud Liban occupé, le redéploiement stipulé par l’Accord de Taef des troupes syriennes, en préparation de leur retrait total du Liban, de même que l’achèvement de la dissolution des milices, c’est-à-dire, pratiquement, le désarmement du Hezbollah. Les archevêques maronites avaient réitéré dans leur appel une troisième revendication promise à devenir un leitmotiv chrétien de l’après-guerre : celle d’une réforme électorale permettant aux chrétiens de choisir eux-mêmes leurs représentants.

Scellée par l’échec du sommet Clinton-Assad en mars 2000, la sortie syrienne du processus de paix vient favoriser la convergence des deux courants d’opposition à la domination syrienne puisqu’elle se traduit par un durcissement de l’attitude syrienne vis-à-vis de l’hégémonie américaine et de ses clients régionaux. Aux lendemains de 09/11, Assad fils qui ne ménage pas son appui en sous-main au Jihad irakien contre l’occupation américaine ravive l’hostilité de Washington au régime syrien. En préparation des Présidentielles libanaises qui s’approchaient, la Résolution 1559 du Conseil de Sécurité de l’ONU, adoptée en septembre 2004, réitère, en gros, les revendications souverainistes du camp chrétien (que Hariri est maintenant suspect de faire siennes). Or Bachar el-Assad est déterminé à reconduire pour 3 années supplémentaires le Président libanais en exercice. Aussi, la Résolution onusienne achève-t-elle d’apprêter la scène politique libanaise pour le chambardement de 2005.

Pour en revenir au montage imagé de Mroué, nous pouvons dire que ces années 1990-2005 ont vu la « pudeur des communautés » faire preuve d’une acuité inégale dans les deux camps : celui du Pouvoir pro-syrien et celui de l’Opposition à ce pouvoir. Autant le vocabulaire de libération nationale que celui de reconstruction nationale tendaient à dissimuler le caractère communautaire des équilibres du Pouvoir, de la résistance à l’occupant israélien et de la redistribution de ressources en cours dans la foulée de la reconstruction. Par contre, l’Opposition revêtait dès le départ un caractère ouvertement chrétien et fut implicitement rejointe, en 1998, par un Hariri redevenu franchement sunnite. On peut donc supposer le terme central de « communautarisme » obnubilé d’un côté et fortement éclairé de l’autre. La ligne partant de ce terme gagnerait à être remplacée par un angle. Au sommet, on mettrait Hariri et, à partir de lui, on placerait sur les côtés, en regard les uns des autres, les noms ou les symboles des forces politiques au Pouvoir et dans l’Opposition. Mais où placer alors l’arbitre syrien ? Eh bien ! je suppose que nous devrons le charger de tenir la loupe et la torche puisqu’il avait effectivement le pouvoir d’agrandir tel et de reléguer tel autre dans une cellule de prison…

Au lendemain de l’attentat historique qui emporte Rafik Hariri le 14 février 2005, les deux manifestations de masse du 8 et du 14 mars marquent deux attitudes opposées vis-à-vis du retrait annoncé des troupes syriennes. Les Législatives qui ont lieu dans la foulée de ce retrait provoquent un changement notable dans la donne politique en place. Par-delà l’opportunisme électoral incarné par « l’alliance quadripartite » qui regroupe, le temps d’une campagne, les grands adversaires des manifestations susmentionnées, les deux camps arborant chacun pour enseigne la date de la manifestation qu’il a mobilisée se forment rapidement et vont accaparer pendant une décennie la scène politique du pays : le Pouvoir, bien entendu, mais aussi l’Opposition exercée, le cas échéant, de l’intérieur même du Pouvoir.

Ce qu’apportait de neuf cette dualité, c’était surtout de présenter toutes les formations représentatives des communautés comme irremplaçables au gouvernement, autrement dit d’exclure pratiquement toute formule stable de gouvernement autre que celle qui les réunirait toutes. Déjà la sortie de guerre en 1990 avait intronisé une formation unique à la tête de chacune des communautés principales, en sorte que, n’était le diktät syrien, l’exclusion de l’une de ces formations d’une formule gouvernementale suffisait pour battre en brèche la légitimité du nouveau gouvernement. Ce gouvernement avait beau obtenir la confiance d’une majorité parlementaire, il restait accusé de confier la représentation au Pouvoir d’une des composantes de base du pays à des usurpateurs. C’est arrivé, en juin 2011, lorsque la désertion de la coalition du 14 mars par le leader druse Walid Joumblat permît à un rival tripolitain de Saad Hariri de remplacer ce dernier à la tête d’un gouvernement dont la formation fût d’ailleurs fort laborieuse. Dès l’abord, le gouvernement Mikati traînait la jambe parce qu’à sa tête l’ayant droit sunnite était remplacé par un autre bien moins représentatif. L’arbitre syrien n’était plus là pour imposer un tel déséquilibre au nom d’un intérêt supranational dont il tenait seul le secret.

Afin de parachever le tableau d’après 2005, quelques autres nouveautés sont à signaler. Le Hezbollah qui s’était contenté depuis la fin de la guerre d’une représentation parlementaire, fera désormais partie intégrante de tous les gouvernements. Il y fait bloc avec Amal, l’autre grande formation chi’ite. Ensemble, ils représentent le cas exemplaire et bien durable de l’absence d’alternative qui rend normalement inamovible chacune des grandes formations exhibant au sommet du Pouvoir l’enseigne d’une communauté. Même les chrétiens dont deux formations longtemps rivales contrôlaient une grande majorité de leur représentation parlementaire, s’estimaient bien lésés lorsque la conjoncture politique faisait tomber leur part de pouvoir dans les mains d’une seule formation. En effet, leurs ministres ne représentant dans ce cas qu’une bien faible majorité, sinon une forte minorité, ils s’estimaient affaiblis face surtout à l’écrasante représentativité du duo chi’ite. Qui plus est, le Hezbollah au pouvoir restait armé jusqu’aux dents. Dans l’espace de deux ans, il fournit successivement la preuve de sa capacité de fourvoyer le pays dans une guerre internationale et du fait qu’il n’hésiterait point, si le gouvernement se hasardait à le rappeler à une logique de souveraineté élémentaire, à faire main basse sur la Capitale. Il n’est donc nullement surprenant que, quelques années plus tard, le Hezbollah n’ait eu besoin de consulter personne au Liban avant de s’engager à fond aux côtés du régime syrien dans le conflit que l’on sait.

En bref, l’ultime réalité que dévoilait l’évacuation du pays par les troupes syriennes impliquait que les mêmes formations politiques, représentants exclusifs des principales communautés, constituent toutes à chaque échéance le même gouvernement ou presque. Bien entendu, aucun gouvernement ne s’est montré inamovible dans les faits et les gouvernements que le pays a égrené depuis 2005 se sont révélés assez différents les uns des autres. Ces différences dues à des développements conjoncturels ou à des échéances constitutionnelles n’ont pas empêché le pays de se débattre dans les affres d’une crise de système apparemment sans fin. Les gouvernements dits d’union nationale ou de grande coalition sont travaillés par de profondes discordes limitant considérablement leur productivité et les menaçant à des intervalles limités d’implosion. Les ministres du 8-Mars et ceux du 14-Mars y échangent, selon le sujet débattu, le rôle paradoxal d’opposition intra-gouvernementale. Les gouvernements de majorité limité, eux, souffrent forcément d’un déficit toujours dangereux de légitimité communautaire. D’ailleurs, qu’il s’agisse de l’une ou de l’autre de ces deux formules, les Libanais ont contracté l’habitude d’attendre pendant des mois le remplacement d’un gouvernement démissionnaire. Il en est allé de même des présidents de la République dont deux ont réussi à faire proroger leur mandat et les deux derniers n’ont pu se faire élire qu’au bout d’une longue vacance de la première magistrature de l’État. Enfin, si les élections promises ont lieu effectivement au printemps 2018, le pouvoir législatif, coiffé depuis un quart de siècle par le même président, aura mis 9 ans au lieu de 4 avant de se renouveler. Surtout au long des vacances gouvernementales ou présidentielles, le Parlement, lui aussi, a connu de longues périodes de torpeur…

Cela étant, la pudeur des communautés ne pouvait que battre fortement de l’aile au cours de la longue décennie écoulée. Les principaux groupes politiques du pays affichaient désormais chacun son identité communautaire. L’ambition même de transgresser les frontières de la communauté s’était évanouie. En témoigne, par exemple, le projet de loi électorale présenté, au début de 2013, par le « Rassemblement orthodoxe » et entériné au siège du Patriarcat maronite par les principales formations politiques chrétiennes. À peine une grande formation de facture nécessairement mono-communautaire pouvait-elle entretenir un réseau de clients ou d’alliés, souvent mineurs, glanés dans d’autres communautés. Les vieux partis laïcisants se retrouvaient plus rabougris que jamais. Le parrainage saoudien du 14-Mars et irano-syrien du  8-Mars ne faisait qu’enfler la dimension sunnito-chi’ite de la confrontation. Frappant d’un seul côté de la barricade, la série d’assassinats politiques qui marqua cette période creusait un fossé ensanglanté qu’il était fort difficile d’enjamber. L’acte d’accusation du Tribunal Spécial pour le Liban, en mettant en cause, dans l’assassinat de Hariri, des membres du Hezbollah,  jouait dans le même sens. D’abord attribuée au régime syrien, la chaîne de crimes dont cet assassinat constituait le maillon principal tendait maintenant à revêtir un caractère ouvertement confessionnel. Le passage, en 2006, d’un partenaire important de la manifestation du 14-Mars, le courant aouniste, au camp opposé mitigeait peut-être le caractère islamo-chrétien de la confrontation en ajoutant de l’eau chrétienne au vin du 8-Mars qui présentait un degré fort élevé de concentration chi’ite. C’est d’ailleurs une formation sunnite, le courant de Hariri, qui assumait la direction du camp du 14-Mars. Qui plus est, la conjoncture régionale qui prenait de plus en plus une tournure de duel sunnito-chi’ite renouvelait profondément la donne libanaise. Par conséquent, il était fort improbable que la plaie islamo-chrétienne de la guerre libanaise redevienne virulente. Bien en phase avec les développements régionaux, autant le bras de fer politique d’après la guerre de 2006 que l’occupation de Beyrouth en mai 2008 renforçaient le caractère principalement intra-musulman du nouveau clivage libanais.

Pour en revenir à la scénographie dont je dois l’idée au fameux mur de Rabih Mroué, je trouve pertinent, pour la période 2005-2016, de ranger les effigies désignant les groupes politiques libanais de part et d’autre d’une tranchée dont le point de départ serait le symbole dûment agrandi du communautarisme politique. On pourrait imaginer Michel Aoun enjambant d’un saut brusque la tranchée et Walid Joumblat se plaire à maintenir un pied sur chaque bord. Réduit au rôle de brillant second du camp chi’ite par l’ascension fulgurante du Hezbollah et son intrusion dans la sphère gouvernementale, Nabih Berri pourrait être placé dans le giron du secrétaire général de ce parti. Etc.

Depuis l’intervention du Hezbollah en Syrie (qui a outrepassé unilatéralement le consensus abstentionniste scellé par la Déclaration de Baabda dont ce parti est cosignataire), le schéma esquissé en 2005 de la confrontation libanaise semble toucher progressivement à sa fin. La tournure prise par le conflit syrien et le désengagement saoudien des affaires libanaises défavorisent considérablement le camp du 14-Mars jusqu’au point que cette appellation même est désormais traitée de caduque par les intéressés.

La réconciliation du Courant Patriotique Libre avec les Forces Libanaises en janvier 2016 rétablissait dans le camp chrétien une hégémonie relative, certes moins exhaustive que son homologue chi’ite mais comparable à celle plus relative qui règne du côté sunnite. Ce développement qui mettait pratiquement fin à la principale rivalité chrétienne souvent perçue comme preuve de vitalité démocratique, rendait incontournable la candidature de Michel Aoun à la présidence de la République alors vacante depuis 15 mois. Aoun étant l’allié et le candidat déclaré du Hezbollah, la même réconciliation assénait un coup dur au Rassemblement du 14-Mars. Cependant le coup fatal qui, en octobre, fît suite au précédent vint de Saad Hariri, principale figure dirigeante dudit Rassemblement qui, en échangeant son appui à Aoun contre l’assurance d’obtenir, aussitôt ce dernier élu, la présidence du conseil des ministres, procurait au vieux général aussi bien la majorité requise pour son élection que la couverture sunnite dont il avait grandement besoin.

Avec Hariri et Geagea maintenant très soucieux de ménager Aoun mais toujours hostiles à la ligne politique unilatéralement suivie par le Hezbollah qui, tout en siégeant avec eux au conseil des ministres, demeure l’allié principal du courant aouniste, le spectacle politique du Liban n’est plus ce qu’il était. Les pommes de discorde n’ont pas disparu pour autant. Mais, au lieu de la tranchée d’hier, nous avons affaire désormais à un réseau de barricades dont chacune abrite un frondeur en puissance. La plupart sont érigées sur la table même du conseil des ministres. Dehors, il ne reste que des formations plutôt marginales pour faire figure d’opposition.

Dans le proche avenir, il est probable que la volonté de préserver la formule gouvernementale en place limitera la portée des petites guerres intestines. Ce qui ne suffira sans doute pas à réduire l’impact des changements en cours sur les rapports intercommunautaires dans le pays. Ni la masse des Sunnites ni celle des chrétiens n’acceptera la montée en puissance du Hezbollah qui, tout en noyautant l’État, s’arroge des attributs de souveraineté dont surtout celui de faire la guerre aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières nationales. La tendance d’autres chefs politiques à modérer leurs réactions à ce défi, en vue d’éviter le pire et de préserver le partenariat en place, risque de les faire déborder par les franges les plus échaudées de leurs clientèles.

Ce qui rend cette dernière hypothèse plus plausible c’est l’échec récurrent des gouvernements successifs à traiter des problèmes vitaux tels que celui de l’inflation bien considérable, celui de la production déficitaire d’énergie, celui de la dégradation de l’environnement, celui du traitement des déchets, sans oublier celui des disparités régionales et de l’aggravation des inégalités sociales et du chômage qui pousse vers l’extérieur du pays la jeunesse qualifiée et offre d’autres  en proies dociles aux patrons politiques. Le système communautaire tendant à protéger les siens et décourageant toute velléité de demander des comptes aux grands corrompus, les ministères et même les organes sécuritaires tendent à se transformer dans diverses mesures en fiefs communautaires : tendance qu’encourage le maintien de responsables successifs provenant de la même communauté à la tête de tel ministère ou organe de sécurité. Autant le gonflement des effectifs que la corruption envahissante deviennent partie intégrante du fonctionnement de ce système. Le ratio sur le PIB de la dette publique qui entretient ce gaspillage (plus de 140%) est désormais le troisième du monde après ceux enregistrés au Japon et en Grèce. Il est aggravé par un taux de croissance en déclin et un déficit budgétaire qui brave les tentatives de réduction. La polarisation politique empêche même depuis onze ans la promulgation d’un budget annuel en règle de l’Etat. Les gisements d’hydrocarbures cernés au large des côtes, il y a 7 ans, ne connaîtront pas bientôt un début d’exploitation. La rumeur attribue le retard des adjudications à des différends relatifs aux commissions exigées. Les cahiers des charges préparés sont accusés par l’expert chevronné Nicolas Sarkis de sacrifier l’intérêt national en adoptant une formule de partenariat importée d’un autre âge : ce qui s’expliquerait sans doute par le désir d’amadouer les compagnies intéressées à charge pour celles-ci de verser aux responsables des commissions faramineuses…

Les formations politiques importantes demeurant de facture communautaire, les nouvelles failles sismiques qui se dessinent à travers la société politique revêtiront le même caractère. Il en ira de même des crises à venir. Même un chamboulement financier provoqué par l’explosion de la dette publique ou encore par le marasme qui frappe le secteur immobilier pourra susciter des interprétations communautaires contradictoires. Pourtant, aucun groupe au pouvoir ne peut se dire innocent de la course ininterrompue vers l’abîme.

Sur le plan des discours, c’est aujourd’hui du côté des laïcisants, faux ou sincères, que l’on assiste à un excès de « pudeur ». On évite le vocable « dawla ‘ilmânîya » (État laïc) y préférant « dawla madanîya », traduction inexacte de la notion lockienne de « civil government ». J’ai rappelé ailleurs avec quelle aisance cette dernière notion put être récupérée par un salafiste égyptien. Le « government »  travesti en État me semble dissimuler une volonté de laïcisation à la sauvette, ayant peur d’avouer son nom. En tout état de cause, les partis au pouvoir qui se disent, à certains moments bien choisis, attachés à la « dawla madanîya » ne se sont jamais montrés chauds ni persévérants quand il s’est agi de mesures partielles à prendre rendant moins fictif le but ultime.

Autant le sort réservé à « l’abolition du communautarisme politique » (pourtant stipulée par la Constitution après l’Accord de Tâ’if) que les débats récurrents relatifs à la loi électorale ou encore la revendication d’une option civile en matière de statut personnel ont montré la faiblesse du courant laïc dans le pays. Faiblesse qu’expliquerait aisément la complexité et l’épaisseur historique du filet tissé par la pratique du communautarisme autour des individus et des ensembles d’individus les privant d’autonomie par rapport aux chefferies de leurs communautés respectives et faisant de la crainte réciproque l’ultime modalité des relations entre ces dernières.

Toutefois, cette solidité des attaches qui ne va nullement sans malaises de diverses sortes n’empêche guère le système de s’emballer. Depuis bien longtemps déjà, il donne l’impression d’être incurablement grippé. Les facteurs internes de dysfonctionnement sont multipliés par les influences extérieures dont le système, de par sa nature, est particulièrement friand. Difficile à cerner d’avance, le jeu changeant de ces influences, plus encore que celui des données autochtones, rend difficile les pronostics relatifs aux horizons de la crise systémique que nous vivons. Il vaudrait mieux maintenir à portée du regard le mur entier de Rabih Mroué afin de rester, du moins sur le plan de la représentation, en mesure de faire face à toutes les éventualités.

Bint Jubayl, 15-20 août 2017

[1]  Discours d’ouverture destiné au weekend consacré à Rabih Mroué par la Maison des Cultures du Monde de Berlin, le 6 et le 7 octobre 2017.

في تحرير ميشال شيحا والتحرّر منه

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في تحرير ميشال شيحا والتحرّر منه

أحمد بيضون

 

أكْرَمَتْني مؤسّسة ميشال شيحا اليوم بتكليفي مخاطبة هذا الاحتفال البهيج بالفائزين في مسابقتها لهذه السنة من أحبّتنا شبّاناً وشابّات. وكانت المؤسّسة قد أكرمَتْني بعضويّتها قبل أعوام كثيرة فتقبّلَتْ معي ومع ترجمتي لبعضٍ من أعمال شيحا ما في علاقتي بالشيحية من علّاتٍ يعرفها قرّائي…

ولأبدأْ بملاحظةٍ تلحّ عليّ كلّما قرأت كلاماً يتعلّق بهذا المفكّر. ذاك أنه من بين الأسماء التي أَلِفَ الاعتزازَ بها سجلُّ الفكر اللبناني المعاصر، قلّ أن تعرّض عَلَمٌ إلى “التصنيم” أي إلى الانقلاب وَثَناً أو صورةً ميّتة، في الأقلّ، مختصرةَ الملامح ومحبوسةً في إطار، بقَدْر ما تعرّض ميشال شيحا. فحالَما يُذْكَرُ الرجلُ تحضر ألفاظٌ أو عباراتٌ محدودة العدد للغاية وحَمّالةُ أَوْجُهٍ يُردُّ إليها فكرُه ودوره: فينيقيا والمتوسّط، الدعوة اللبنانية وصيغة التعايش الطائفية، مديح المبادرة الفردية والحذَر من دور اجتماعيّ اقتصاديّ للدولة والميل إلى تغليب التجارة والخدمات الموجّهة نحو الخارج في النظام الموسوم بالاقتصاد الحرّ… هذا كلّ شيءٍ تقريباً. وأمّا أدوار شيحا في الحياة العامّة، في ما يتعدّى مقالاته ومحاضراته، فيكاد لا يُذكر منها سوى إسهامه البارز في وَضع الدستور اللبناني سنة 1926. وقد تُستذكَر معارضتُه تجديدَ الولاية للرئيس بشارة الخوري، متجاوزاً منطق القُرْبى وطول العشرة، مؤثراً، على وجه التحديد، منطق الامتثال للدستور الذي أسهم في وضعه.

وما أريد قوله ليس أن شيحا لا مسؤولية له عن هذه التوجّهات وما يتّصل بها من مسالك في السياسة ومن وقائع بالتالي في تاريخ لبنان المعاصر، خيراً كانت تلك المسالك وهذه الوقائع أم شرّاً. ولا يفوتني ما ينسجه حول الرجل من هالةٍ اقترانُ اسمه بأمورٍ ذكَرْتُها لها ما لها من وقع متمادٍ على حياة اللبنانيين جملةً وتفصيلاً. وإنما أريد القول أن هذا التعداد يحجب ميشال شيحا نفسه أي المخاضَ التاريخي الشخصي الذي كانته حياتُه الفكرية وما مثّله هذا المخاض من تحوّلاتٍ بين مرحلةٍ ومرحلة. وهذه تحوّلاتٌ لم تكن تخلو أبداً من إعادات نظرٍ يمكن ان يُحمَل بعضٌ منها – وهو بعضٌ ليس بقليل الأهمّية – على مَحْمَل مخالفة النفس والانصراف عن سابق الموقف. هذه التحوّلات كانت تاريخية بمعنى الكلمة المليء: أي أنها مَثّلَت صدوعاً بما كان يكشفه تغيّر الأحوال العامة لهذا الصحافي الدقيق الإصغاء إلى حركة الحوادث. فكان لا يأنف من ترك رأيٍ سبق أن رآه ومن الانعطاف برؤيته نحو ما يشتمل على التحوّل الجاري ويلتمس موقعاً جديداً منه.

بعيدٌ ميشال شيحا بالتالي عن ان يكون تمثالاً قصارى دوره ترداد بضعة عناوين أو وصايا من أوّل زمانه إلى آخره ناهيك بمواصلته تردادها من أوّل زمان هذه البلاد إلى يومها الحاضر وإلى المقبل عليها من عهود.

وفي زعمي أن التحوّلات التي عمِد إليها الرجل أو عاناها إنّما هي، لمن يتقرّاها، ما هو حيٌّ في الفكر الشيحي. وهي أيضاً ما يأذن بموقفٍ من هذا الفكر يتعدّى الامتثال والاتّباع إلى المحاورة والنقد، سواءٌ أكان الشأن شأنَ الأطوار التي عاينها شيحا نفسه أم شأنَ ما استُجدّ بين رحيله وأيّامنا هذه. وهذا مع العلم ان المحاورة والنقد هما خير السبل – بل لعلّهما السبيل الوحيد – للإفادة من إرث هذا المفكّر. ونحن حين نعلم أنّه لم يكن ليقبلَ التجمّد عند رأي أو موقف انقضت مدّة صلاحه نعلم أيضاً أنه ما كان ليرتضي هذا التجمّد لأحد من الحريصين على إرثه ناهيك بسواهم.

هذا ولا تتّسع عجالتي اليومَ لاستذكار تحوّلات شيحية مختلفة سبق أن عرضتُ لبعضها في أعمالٍ لي قديمة. فأكتفي بإشارة أو اثنتين أرى لهما وجاهة محقّقة. في سنة ١٩١٩، كان لبنان لا يزال في نصّ لميشال شيحا “بروفانسا المشرق”.  في عهدٍ لاحق، استحقّ لبنان، عند شيحا لقباً آخر هو “سويسرا الشرق”… وهذا لقبٌ جاء موعوداً بتداولٍ مديد لا يزال مستمرّاً حتى اليوم وإن تكن خالَطَتْه في العقود الأخيرة نبرةُ سخرية.

في اجتهادي أن هذه النقلة تمثّل تحوّلاً ذَا أهمّية في نظرة شيحا إلى البلاد. وذاك أن اعتماد بروفانسا كان فيه التفاتٌ غالبٌ إلى الموقع المتوسّطي وإلى البيئة الطبيعية، وكان فيه، على الأخصّ، إظهار للولاء الشيحي العميق للدور الذي كانت فرنسا مقبلة على الاضطلاع به في المشرق. كان المتوسّط لا يزال، عند شيحا، بحيرةً لاتينية وكان التقرّب من “الغرب اللاتيني” هو المراد، ولم يكن التعدّد اللبناني غالباً بعد على تفكير شيحا. هذا التعدّد هو ما تستحضره الكناية السويسرية. فسويسرا ما هي بالبلاد المتوسّطية، وإنما هي بلادٌ متعدّدة الأقوام وهي بلاد جبلية. عليه أرى في اعتماد الكناية بها استيعاباً واضحاً، لم يكن له حضور في فكر شيحا الأوّل، للجبل اللبناني بتعدُّد طوائفه وبغلبته على خريطة لبنان السياسية وقاعدة نظامه الاجتماعي السياسي. لم يكن هذا من جانب شيحا تخلّياً عن المتوسّطية. فهذه بقيت حاضرةً جدّاً في نظرة الاقتصادي على الخصوص. ولكن التحوّل إلى سويسرا كان استيعاباً صعباً لحقيقة التعدّد. وتعود صعوبة هذا التوسّع إلى ما التفت إليه ألبرت حوراني لاحقاً من عُسرٍ شديدٍ في العلاقة بين معنيَيْ لبنان: البحريّ والجبلي.

إشارةٌ أخرى إلى مخاضٍ آخر في الفكر الشيحي هو مخاض الطائفية السياسية. راح ميشال شيحا يُبْرز المجتمع اللبناني على أنه مجتمع “أقلّياتٍ متشاركة” وقصد بها طوائف البلاد. واقترح شيحا أن يبقى مجلس النوّاب ساحةَ حوارٍ بين الممثّلين السياسيين لهذه الجماعات. فقد كانت تلازم شيحا خشيتان: الخشية من انتقال المسرح السياسي، بما يلازمه من تنازعٍ، إلى الشارع والخشية من أن يحلّ “الهيكل” محلّ المسرح السياسي فتؤول السياسة إلى نزاعٍ ديني يستولي على مقاليده المقلنسون والمعمّمون. عليه كانت الطائفية السياسية، في عرف شيحا، درأةً من النزاع السياسي أو الديني بين الطوائف.

هذا كلُّه صحيح. ولكن لهذه الصحّة، عند شيحا، نطاقَها المرسوم. وما لا يُلْتفت إليه، على الإجمال، هو أن تطييف السلطة التنفيذية كان إجراءً مؤقّتاً في الدستور الذي أسهمَ شيحا في وضعه. وقد بقي هذا التطييف، بما فيه تطييف الإدارة، موضوعَ تبرُّمٍ صريح في غير مقالةٍ شيحية لاحقة. هذا في أيّامٍ كان فيها نظام الطائفية السياسية متّسماً بقدرٍ من التمكّن وقدْرٍ من التعثّر لا يتجاوزان مألوفَ الأنظمة السياسيّة على اختلافها. فما الذي كان سيقوله هذا الرجل في نظامٍ أثمر حرباً طائفيةً مديدة بعد عقدين على غيابه وأثمر قبل الحرب وبعدها تبعيّات طائفيةً لقوى الخارج لا يسهل التمييز بينها وبين ما يُطلق عليه اسمُ “العمالة” وأثمر تعذّراً للمحاسبة السياسية والقانونية يتيح بلوغ الفساد، ومعه التبعية، إلى ذرى مطلّة على الخراب المهول. وهو قد أثمر، إلى ذلك، تعسّراً غير مألوف لتجديد مؤسّسات الحكم، على اختلافها، بحيث أصبح يتأخّر عن مواعيده، بانتظام، أشهراً وسنوات… ثمّ يأتي بهيئاتٍ لا تعدو سيرتُها استئنافَ المآزق… ما كان شيحا إلا ليثابر على ما سمّاه الدستور “التماس العدل والوفاق”. ولكنه لم يكن ليتجمّد، في ما يتعدّى ذلك، عند موقف له أو خيارٍ كائنةً ما كانت أبوّته له.

في عملٍ سابق لي، شدّدتُ على الاستيعاب وتوسّع النظرة بما هما سِمتان لحركة الفكر الشيحي من أطوارٍ له إلى أخرى. فذكرتُ، على الخصوص، كيف أن محاضرة ألقاها شيحا في الندوة اللبنانية قبْلَ غيابه بسنةٍ واحدة، أبرزَت اعتباراً لم يكن متحصّلاً له تحصّلاً جليّاً من قَبْلُ لمعطياتٍ هائلة الحجم والوقع من قبيل الإسلام والعروبة وضفّة المتوسّط الجنوبية. كانت مياه كثيرة قد جرت تحت الجسور، على قول الفرنسيس، وجرى معها الفكر الشيحي بين سنة ١٩١٩ وسنة ١٩٥٣… ولكن هذا الاستيعاب ما كان إلا ليُبرز العسر الذي تلقاه هذه البلاد في عيشها عند تقاطع هذا كلُّه. كان شيحا يُسمَّي هذا العسر “العيش في خطر” ويرى فيه نوعاً من القدَر ويدلي بصدده بآراءٍ لم يَفُتْه أنها كانت هي نفسها في خطر. كانت الحرّية قطباً للفكر الشيحي… فلا يجوز لنا اليوم، وللشباب منّا على الخصوص، أن نقرأ شيحا ولا أن نواجهَه إلّا بعَيْن الحرّية.

شكراً لإصغائكم!

(أُلقِيَت هذه الكلمة في الاحتفال بتوزيع جوائز ميشال شيحا في بيروت، فندق البريستول، يوم 13 أيّار 2017)