La Vieillesse

 

La Vieillesse
Ahmad Beydoun

(Texte présenté à la rencontre “La Force des Années” organisée à Florence par la Communauté Sant’Egidio , le 13 et le 14 octobre 2017)

La vieillesse se reconnait, entre autres indices, à la multiplication des choses qui désormais échappent à notre portée. Qu’il s’agisse d’expériences déjà vécues mais dont il devient déraisonnable d’espérer la répétition ou d’occasions à venir hier présumées probables et aujourd’hui exclues, les restrictions de notre champ de possibles semble être un indice fiable de l’impact croissant du grand âge.
En octobre 2013, je marchais à Chicago, devant le lac Michigan, accompagné de membres de ma famille. Tout semblait merveilleux jusqu’au moment où une idée relative à l’endroit où je me trouvais et à moi-même s’imposa à moi. Je me rappelai avoir déjà visité Chicago à deux reprises et être venu chaque fois à cet endroit même ou à un autre tout proche. En témoignaient des gratte-ciel et quelques autres repères dont j’avais gardé le souvenir. Ma première visite avait eu lieu en 1965 et la deuxième en 1988. Evoquant ces dates en 2013, il m’était facile de constater qu’un quart de siècle approximativement séparait chacune de mes visites de la suivante. Je venais d’avoir 70 ans cette année-là. Où donc, me demandai-je, pourrais-je me procurer un autre quart de siècle au bout duquel je viendrais refaire cette même promenade ? Et même si je devais vivre jusqu’à l’âge de 95 ans (ce que différents indices semblent exclure) pourrait-il être question pour moi, dans l’état où je suis supposé être alors de me faire transporter jusqu’à ce point du globe pour y faire quelques pas en m’appuyant sur ma canne ou bien pour y déambuler, poussé sur un fauteuil roulant ? Autant les forces que le désir, me disais-je, me manqueraient pour refaire ce voyage. Ou, peut-être, ce sont les moyens qui feraient défaut au cas bien improbable où les forces et le désir étaient acquis.
Considérée du moins sous l’un de ses aspects, la vieillesse est bien cela : le temps s’avérant trop court pour réaliser certaines fins… des fins qui, d’année en année, deviennent plus nombreuses…
Pire encore : de ce sentiment de vivre une expérience pour la dernière fois, dérive une sensation de tristesse pouvant imprégner des faits ou des événements qui, envisagés d’emblée comme uniques, ne sont pas sensés se répéter. Deux étés après Chicago, je faisais (en famille également) une tournée au Portugal. J’avais bien des raisons de me sentir heureux : les retrouvailles, les splendeurs de la nature et les richesses de la civilisation, l’excellence de la cuisine et la gentillesse des gens, etc. Ni mes compagnons ni moi-même n’avions supposé que ce voyage devait être répété. Spontanément, cette visite se présentait comme un cadeau que nous devions nous offrir une seule fois. Au cas où nous nous décidions, dans une année à venir, de nous payer une nouvelle tournée, de nombreux autres pays, également splendides, se proposeraient à notre choix. Nous découvrirons que nous ruminions depuis de nombreuses années le désir de visiter tel ou tel d’entre eux…
En dépit de ce caractère d’unicité que d’elle-même revêtait notre visite du Portugal, une étrange et sereine tristesse se mit à affecter ma perception de ses péripéties : une tristesse inattendue qui sans gâcher le plaisir s’instillait tout naturellement en lui. Le spectacle des lieux puis les détails du voyage qui nous ramenait du palais royal de Sintra au restaurant proche de notre hôtel à Lisbonne prenaient des couleurs d’adieux. Tout se faisait la source d’une subite conscience de la nature du temps en tant qu’il est ce qui rend toute répétition impossible. Ce qui était en train d’arriver ne pouvait se reproduire à l’identique. Or le fait d’être avancé en âge fait que l’adieu que forcément nous devons faire à chaque événement s’associe au sentiment d’une autre absence : la nôtre. C’est, entre autres, à travers ce sentiment qui s’érige en arrière-plan des événements, en particulier de ceux dont nous n’espérons pas le retour, que s’insinue progressivement en nous la conscience de notre vieillesse.

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Un autre support de cette conscience est le sentiment qu’on est devenu plus âgé que la quasi-totalité des représentants du pouvoir sous les diverses formes de ce dernier. J’en fais l’expérience depuis de nombreuses années. Si vous êtes fonctionnaire de l’État et que vous atteignez l’âge de la retraite, la chose va de soi : désormais tous ceux qui vous adresserons une demande ou un ordre au nom du Pouvoir public seront plus jeunes que vous. Ce constat est d’autant plus important que la société dont vous êtes issu continue à associer l’autorité et le droit d’être obéi à l’âge avancé. Votre situation devient pire si, non content d’être devenu plus âgé que les fonctionnaires encore actifs, vous constatez que la grande majorité des ministres et des députés et même le chef de l’État sont désormais plus jeunes que vous. Vous avez beau penser que l’Autorité publique et par conséquent les lois et les règlements qu’elle promulgue procèdent en définitive de la volonté populaire, vous continuerez, à y regarder de près, à éprouver ce sentiment de frustration en provenance du tréfonds de notre culture sociale en constatant que ceux auxquels vous devez obéissance ont maintenant l’âge de vos enfants ou, au mieux, celui de vos jeunes frères et sœurs.
Si tel est la situation de l’homme âgé par rapport aux hommes d’État, que dire alors de son attitude vis-à-vis de ceux que l’État charge de l’exécution des lois et du maintien de l’ordre et qui exhibent nécessairement à la vue des vieilles gens une jeunesse qu’on peut dire exagérée ? Je parle des agents de la circulation, par exemple, ou encore des militaires qui, à tel barrage, vous soumettent à un contrôle d’identité. La situation ne peut qu’empirer si le contrôleur et son barrage sont dénué de toute couverture légale : s’ils se réclament, par exemple, d’une milice que vous êtes loin de porter dans votre cœur. Vous serez plus près alors de vous sentir totalement accaparé par la vieillesse, d’éprouver comme totale et irréparable votre situation de retraité : tant il devient vrai d’un coup que vous êtes dorénavant démuni de toute influence.

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C’est pourtant notre corps qui reste la première source de notre sentiment d’avoir vieilli. Le poids qu’il vous est possible de porter en montant l’escalier jusqu’à chez-vous, l’ascenseur étant hors service faute de courant, votre capacité de courir ou simplement de marcher comparée à ce qu’elle était vingt ans plus tôt, votre performance au lit, etc. : autant d’indices de notre déclin physique lié à l’âge. Toutefois, ce registre du corps peut s’avérer trompeur, tant il est susceptible de nous faire exagérer ou, au contraire, minimiser un changement réel afin de conformer notre jugement à des normes multiples procédant de la volonté et du caractère, des habitudes et du milieu, etc. Je ne pourrais rien apporter de neuf en suivant cette piste qui tient beaucoup du chemin battu…
Ce qui précède m’impose de signaler que l’évocation du tourisme et de l’autorité en ouverture d’une méditation sur la découverte de notre vieillissement n’avait rien de fortuit. En effet, si la vieillesse ne se laisse point découvrir avec autant de clarté dans le décor coutumier de notre vie quotidienne, si sa révélation à nous se trouve être facilitée par le pouvoir ou par le dépaysement c’est-à-dire par ce qui dépasse nos personnes ou modifie le cours de notre quotidien c’est que la vieillesse a beau accumuler sournoisement les facteurs de son avènement, elle garde quant à la conscience que nous en prenons et à son intériorisation l’allure d’une rupture ou d’un naufrage. Elle n’est guère un état qui nous permette de préserver l’image concrète que nous avons pu développer de nous-même.
La voie du défi n’en reste pas moins praticable pour ceux qui la choisissent jusqu’au moment où la mort vient la barrer.
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Cependant, le thème de la découverte de la vieillesse et celui de l’attitude à adopter face à la gamme de problèmes que son avènement, soudain ou progressif, ne manque pas de poser restent loin d’épuiser le sujet du grand âge. Il suffit pour s’en convaincre de parcourir l’ouvrage monumental et bien édifiant que Simone de Beauvoir à consacré à ce sujet. Sinon la fatalité universelle de la sénescence, elle y souligne l’éminente pluralité, l’irréductibilité à un modèle unique de tel ou de tel aspect du phénomène.
Après avoir dressé un tableau descriptif des traits de l’involution, de Beauvoir passe en revue successivement les données relatives à la vieillesse dans les sociétés dites primitives, celles que présentent les sociétés historiques puis les sociétés modernes.
Ses récapitulations sont sans concession. Tout en mettant en exergue la diversité inhérente aux statuts des vieillards et aux conduites vis-à-vis de la vieillesse dans chacun de ces types de sociétés, elle ne dissimule guère le sort déplorable, atteignant parfois un comble de cruauté, qui y est très souvent réservé aux gens âgés. L’insuffisance de ressources vitales ne manque pas de défavoriser, radicalement parfois, les personnes considérées dans les sociétés primitives ou traditionnelles comme des « bouches inutiles » : malédiction qu’elles n’évitent que si le groupe leur reconnaît certains pouvoirs ou certaines vertus inhérentes à leur âge et aux rôles qu’ils sont encore capables de jouer (sagesse, savoir-faire divers, sorcellerie, etc.).
Cependant, la tendance à exclure les vieillards n’est pas le propre de certains groupes primitifs ou de certaines sociétés traditionnelles. Elle est, selon de Beauvoir, encore plus inhérente aux sociétés contemporaines qui tendent à traiter les personnes en objets, dans la mesure où elles lient le traitement qui leur est dû à leur rendement en termes de valeur marchande. Or il est, en définitive, ridicule de considérer les vieux comme une classe isolée d’humains dont la société – n’était sa foncière miséricorde – pourrait peut-être se désintéresser. Les vieux ne sont, en fait, que l’avenir des plus jeunes…
Aussi, l’auteur de « la Vieillesse » s’attache à souligner les responsabilités sociales vis à vis des personnes âgées. Elle reconnaît au statut social du vieillard, à son appartenance de classe surtout, et aussi aux efforts consentis par la société (qu’il s’agisse de l’État ou d’institutions extra-étatiques) un rôle crucial dans la détermination, en bien ou en mal, de la qualité de vie de cette catégorie de la population. Ce qui ne l’empêche nullement de rendre compte de la diversité des destinées individuelles de vieillards ayant pourtant des statuts socioprofessionnels évidemment comparables. Elle rend ainsi justice à la part de responsabilité qui incombe à l’individu d’avoir eu tel type de vieillesse à l’exclusion d’autres qui étaient à sa portée. En effet, son ouvrage grouille de portraits de vieillesse très divers et même contradictoires quoique relatifs surtout à des écrivains et artistes c’est-à-dire à des personnes ayant pris soin de témoigner de leur expérience du grand âge.
En fait, ce que de Beauvoir veut éviter par-dessus tout c’est l’écueil de la généralisation facile et, du même coup, celui de la réduction. Aucun facteur ou type de facteurs ne suffit à lui tout seul à expliquer le sort de tout une catégorie de vieillards. La diversité persistante au sein même d’une communauté de destin exclue cette possibilité. La notion centrale à laquelle de Beauvoir attribue un pouvoir totalisateur des différents facteurs qu’elle trouve en jeu dans chaque expérience particulière du grand âge est la notion sartrienne de « projet ». Un projet existentiel intègre et transcende les conditions objectives où s’inscrivent nos comportements. Il procure à la personne qui n’est autre que son projet d’être la justification, le sens de son existence. Le vieillissement limite immanquablement le champ temporel de nos projets puisqu’il ne nous laisse qu’un temps de plus en plus court où il nous soit loisible d’investir ce qui nous reste d’énergie. À cette limitation universelle viennent s’ajouter des contingences telles que les maladies diversement handicapantes, l’affaiblissement physique et mental, etc. Ces limitations, conjuguées à d’autres d’ordre social, peuvent s’avérer si graves qu’elles enlèvent beaucoup de sa signification à l’idée de projet. Autant que les autres modèles proposés par de Beauvoir, l’idée de projet existentiel, appliquée aux vieillards, ne semble pas généralisable. Elle est néanmoins la seule à esquisser en même temps une ligne d’action sociale relative à la vieillesse et une attitude subjective vis à vis de celle-ci. Aider vraiment un vieillard c’est par-dessus tout accroître ses chances de demeurer une personne-projet, de poursuivre un projet personnel susceptible de conférer un sens au temps qui lui reste à vivre. C’est également en poursuivant un tel projet dans le contexte social qui est le sien que l’individu vieillissant peut s’aider lui-même.

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