La Vieillesse

 

La Vieillesse
Ahmad Beydoun

(Texte présenté à la rencontre “La Force des Années” organisée à Florence par la Communauté Sant’Egidio , le 13 et le 14 octobre 2017)

La vieillesse se reconnait, entre autres indices, à la multiplication des choses qui désormais échappent à notre portée. Qu’il s’agisse d’expériences déjà vécues mais dont il devient déraisonnable d’espérer la répétition ou d’occasions à venir hier présumées probables et aujourd’hui exclues, les restrictions de notre champ de possibles semble être un indice fiable de l’impact croissant du grand âge.
En octobre 2013, je marchais à Chicago, devant le lac Michigan, accompagné de membres de ma famille. Tout semblait merveilleux jusqu’au moment où une idée relative à l’endroit où je me trouvais et à moi-même s’imposa à moi. Je me rappelai avoir déjà visité Chicago à deux reprises et être venu chaque fois à cet endroit même ou à un autre tout proche. En témoignaient des gratte-ciel et quelques autres repères dont j’avais gardé le souvenir. Ma première visite avait eu lieu en 1965 et la deuxième en 1988. Evoquant ces dates en 2013, il m’était facile de constater qu’un quart de siècle approximativement séparait chacune de mes visites de la suivante. Je venais d’avoir 70 ans cette année-là. Où donc, me demandai-je, pourrais-je me procurer un autre quart de siècle au bout duquel je viendrais refaire cette même promenade ? Et même si je devais vivre jusqu’à l’âge de 95 ans (ce que différents indices semblent exclure) pourrait-il être question pour moi, dans l’état où je suis supposé être alors de me faire transporter jusqu’à ce point du globe pour y faire quelques pas en m’appuyant sur ma canne ou bien pour y déambuler, poussé sur un fauteuil roulant ? Autant les forces que le désir, me disais-je, me manqueraient pour refaire ce voyage. Ou, peut-être, ce sont les moyens qui feraient défaut au cas bien improbable où les forces et le désir étaient acquis.
Considérée du moins sous l’un de ses aspects, la vieillesse est bien cela : le temps s’avérant trop court pour réaliser certaines fins… des fins qui, d’année en année, deviennent plus nombreuses…
Pire encore : de ce sentiment de vivre une expérience pour la dernière fois, dérive une sensation de tristesse pouvant imprégner des faits ou des événements qui, envisagés d’emblée comme uniques, ne sont pas sensés se répéter. Deux étés après Chicago, je faisais (en famille également) une tournée au Portugal. J’avais bien des raisons de me sentir heureux : les retrouvailles, les splendeurs de la nature et les richesses de la civilisation, l’excellence de la cuisine et la gentillesse des gens, etc. Ni mes compagnons ni moi-même n’avions supposé que ce voyage devait être répété. Spontanément, cette visite se présentait comme un cadeau que nous devions nous offrir une seule fois. Au cas où nous nous décidions, dans une année à venir, de nous payer une nouvelle tournée, de nombreux autres pays, également splendides, se proposeraient à notre choix. Nous découvrirons que nous ruminions depuis de nombreuses années le désir de visiter tel ou tel d’entre eux…
En dépit de ce caractère d’unicité que d’elle-même revêtait notre visite du Portugal, une étrange et sereine tristesse se mit à affecter ma perception de ses péripéties : une tristesse inattendue qui sans gâcher le plaisir s’instillait tout naturellement en lui. Le spectacle des lieux puis les détails du voyage qui nous ramenait du palais royal de Sintra au restaurant proche de notre hôtel à Lisbonne prenaient des couleurs d’adieux. Tout se faisait la source d’une subite conscience de la nature du temps en tant qu’il est ce qui rend toute répétition impossible. Ce qui était en train d’arriver ne pouvait se reproduire à l’identique. Or le fait d’être avancé en âge fait que l’adieu que forcément nous devons faire à chaque événement s’associe au sentiment d’une autre absence : la nôtre. C’est, entre autres, à travers ce sentiment qui s’érige en arrière-plan des événements, en particulier de ceux dont nous n’espérons pas le retour, que s’insinue progressivement en nous la conscience de notre vieillesse.

***
Un autre support de cette conscience est le sentiment qu’on est devenu plus âgé que la quasi-totalité des représentants du pouvoir sous les diverses formes de ce dernier. J’en fais l’expérience depuis de nombreuses années. Si vous êtes fonctionnaire de l’État et que vous atteignez l’âge de la retraite, la chose va de soi : désormais tous ceux qui vous adresserons une demande ou un ordre au nom du Pouvoir public seront plus jeunes que vous. Ce constat est d’autant plus important que la société dont vous êtes issu continue à associer l’autorité et le droit d’être obéi à l’âge avancé. Votre situation devient pire si, non content d’être devenu plus âgé que les fonctionnaires encore actifs, vous constatez que la grande majorité des ministres et des députés et même le chef de l’État sont désormais plus jeunes que vous. Vous avez beau penser que l’Autorité publique et par conséquent les lois et les règlements qu’elle promulgue procèdent en définitive de la volonté populaire, vous continuerez, à y regarder de près, à éprouver ce sentiment de frustration en provenance du tréfonds de notre culture sociale en constatant que ceux auxquels vous devez obéissance ont maintenant l’âge de vos enfants ou, au mieux, celui de vos jeunes frères et sœurs.
Si tel est la situation de l’homme âgé par rapport aux hommes d’État, que dire alors de son attitude vis-à-vis de ceux que l’État charge de l’exécution des lois et du maintien de l’ordre et qui exhibent nécessairement à la vue des vieilles gens une jeunesse qu’on peut dire exagérée ? Je parle des agents de la circulation, par exemple, ou encore des militaires qui, à tel barrage, vous soumettent à un contrôle d’identité. La situation ne peut qu’empirer si le contrôleur et son barrage sont dénué de toute couverture légale : s’ils se réclament, par exemple, d’une milice que vous êtes loin de porter dans votre cœur. Vous serez plus près alors de vous sentir totalement accaparé par la vieillesse, d’éprouver comme totale et irréparable votre situation de retraité : tant il devient vrai d’un coup que vous êtes dorénavant démuni de toute influence.

***
C’est pourtant notre corps qui reste la première source de notre sentiment d’avoir vieilli. Le poids qu’il vous est possible de porter en montant l’escalier jusqu’à chez-vous, l’ascenseur étant hors service faute de courant, votre capacité de courir ou simplement de marcher comparée à ce qu’elle était vingt ans plus tôt, votre performance au lit, etc. : autant d’indices de notre déclin physique lié à l’âge. Toutefois, ce registre du corps peut s’avérer trompeur, tant il est susceptible de nous faire exagérer ou, au contraire, minimiser un changement réel afin de conformer notre jugement à des normes multiples procédant de la volonté et du caractère, des habitudes et du milieu, etc. Je ne pourrais rien apporter de neuf en suivant cette piste qui tient beaucoup du chemin battu…
Ce qui précède m’impose de signaler que l’évocation du tourisme et de l’autorité en ouverture d’une méditation sur la découverte de notre vieillissement n’avait rien de fortuit. En effet, si la vieillesse ne se laisse point découvrir avec autant de clarté dans le décor coutumier de notre vie quotidienne, si sa révélation à nous se trouve être facilitée par le pouvoir ou par le dépaysement c’est-à-dire par ce qui dépasse nos personnes ou modifie le cours de notre quotidien c’est que la vieillesse a beau accumuler sournoisement les facteurs de son avènement, elle garde quant à la conscience que nous en prenons et à son intériorisation l’allure d’une rupture ou d’un naufrage. Elle n’est guère un état qui nous permette de préserver l’image concrète que nous avons pu développer de nous-même.
La voie du défi n’en reste pas moins praticable pour ceux qui la choisissent jusqu’au moment où la mort vient la barrer.
***
Cependant, le thème de la découverte de la vieillesse et celui de l’attitude à adopter face à la gamme de problèmes que son avènement, soudain ou progressif, ne manque pas de poser restent loin d’épuiser le sujet du grand âge. Il suffit pour s’en convaincre de parcourir l’ouvrage monumental et bien édifiant que Simone de Beauvoir à consacré à ce sujet. Sinon la fatalité universelle de la sénescence, elle y souligne l’éminente pluralité, l’irréductibilité à un modèle unique de tel ou de tel aspect du phénomène.
Après avoir dressé un tableau descriptif des traits de l’involution, de Beauvoir passe en revue successivement les données relatives à la vieillesse dans les sociétés dites primitives, celles que présentent les sociétés historiques puis les sociétés modernes.
Ses récapitulations sont sans concession. Tout en mettant en exergue la diversité inhérente aux statuts des vieillards et aux conduites vis-à-vis de la vieillesse dans chacun de ces types de sociétés, elle ne dissimule guère le sort déplorable, atteignant parfois un comble de cruauté, qui y est très souvent réservé aux gens âgés. L’insuffisance de ressources vitales ne manque pas de défavoriser, radicalement parfois, les personnes considérées dans les sociétés primitives ou traditionnelles comme des « bouches inutiles » : malédiction qu’elles n’évitent que si le groupe leur reconnaît certains pouvoirs ou certaines vertus inhérentes à leur âge et aux rôles qu’ils sont encore capables de jouer (sagesse, savoir-faire divers, sorcellerie, etc.).
Cependant, la tendance à exclure les vieillards n’est pas le propre de certains groupes primitifs ou de certaines sociétés traditionnelles. Elle est, selon de Beauvoir, encore plus inhérente aux sociétés contemporaines qui tendent à traiter les personnes en objets, dans la mesure où elles lient le traitement qui leur est dû à leur rendement en termes de valeur marchande. Or il est, en définitive, ridicule de considérer les vieux comme une classe isolée d’humains dont la société – n’était sa foncière miséricorde – pourrait peut-être se désintéresser. Les vieux ne sont, en fait, que l’avenir des plus jeunes…
Aussi, l’auteur de « la Vieillesse » s’attache à souligner les responsabilités sociales vis à vis des personnes âgées. Elle reconnaît au statut social du vieillard, à son appartenance de classe surtout, et aussi aux efforts consentis par la société (qu’il s’agisse de l’État ou d’institutions extra-étatiques) un rôle crucial dans la détermination, en bien ou en mal, de la qualité de vie de cette catégorie de la population. Ce qui ne l’empêche nullement de rendre compte de la diversité des destinées individuelles de vieillards ayant pourtant des statuts socioprofessionnels évidemment comparables. Elle rend ainsi justice à la part de responsabilité qui incombe à l’individu d’avoir eu tel type de vieillesse à l’exclusion d’autres qui étaient à sa portée. En effet, son ouvrage grouille de portraits de vieillesse très divers et même contradictoires quoique relatifs surtout à des écrivains et artistes c’est-à-dire à des personnes ayant pris soin de témoigner de leur expérience du grand âge.
En fait, ce que de Beauvoir veut éviter par-dessus tout c’est l’écueil de la généralisation facile et, du même coup, celui de la réduction. Aucun facteur ou type de facteurs ne suffit à lui tout seul à expliquer le sort de tout une catégorie de vieillards. La diversité persistante au sein même d’une communauté de destin exclue cette possibilité. La notion centrale à laquelle de Beauvoir attribue un pouvoir totalisateur des différents facteurs qu’elle trouve en jeu dans chaque expérience particulière du grand âge est la notion sartrienne de « projet ». Un projet existentiel intègre et transcende les conditions objectives où s’inscrivent nos comportements. Il procure à la personne qui n’est autre que son projet d’être la justification, le sens de son existence. Le vieillissement limite immanquablement le champ temporel de nos projets puisqu’il ne nous laisse qu’un temps de plus en plus court où il nous soit loisible d’investir ce qui nous reste d’énergie. À cette limitation universelle viennent s’ajouter des contingences telles que les maladies diversement handicapantes, l’affaiblissement physique et mental, etc. Ces limitations, conjuguées à d’autres d’ordre social, peuvent s’avérer si graves qu’elles enlèvent beaucoup de sa signification à l’idée de projet. Autant que les autres modèles proposés par de Beauvoir, l’idée de projet existentiel, appliquée aux vieillards, ne semble pas généralisable. Elle est néanmoins la seule à esquisser en même temps une ligne d’action sociale relative à la vieillesse et une attitude subjective vis à vis de celle-ci. Aider vraiment un vieillard c’est par-dessus tout accroître ses chances de demeurer une personne-projet, de poursuivre un projet personnel susceptible de conférer un sens au temps qui lui reste à vivre. C’est également en poursuivant un tel projet dans le contexte social qui est le sien que l’individu vieillissant peut s’aider lui-même.

Advertisements

De la Gestion discursive d’un blocage systémique (texte)

De la gestion discursive d’un blocage systémique[1]

 

Ahmad Beydoun

 

Sur un immense mur blanc, Rabih Mroué a déployé, il y a quelques mois, 366 images minuscules découpées dans la presse ou, du moins, voulant donner l’impression de l’avoir été. Certaines étaient quelque peu plus grandes que les autres mais toutes étaient, en définitive, de taille comparable et avaient des cadres identiques. Les couleurs n’étaient pas totalement absentes ; une image en couleurs survenait ici ou là, discrètement : juste de quoi mitiger la monotonie en suggérant des ensembles partiels. Les tonalités du noir ou du gris restaient carrément dominantes. Quelques petits textes s’intercalaient furtivement parmi les images donnant l’impression d’être, eux aussi, des coupures de presse. Toutefois, la tentative de lire était vite découragée par un brouillage délibéré des segments rendant le prétendu texte illisible mais préservant, peut-être, une certaine tentation de le déchiffrer : le texte n’en restait pas moins plutôt une image comme les autres qu’une séquence de discours.

En somme, ces images, si nombreuses et de si petite taille, souvent simplifiées jusqu’à n’être qu’un contour rempli de noir, donnaient par la forte condensation de chacune d’elles l’impression de n’être que des hiéroglyphes : des mots travestis en images. À partir de là, on pouvait imaginer un jeu ou même s’y adonner si l’on trouvait la force de maîtriser le vertige que pouvait valoir au spectateur une visite prolongée et laborieuse du mur…

Je vous ferai part du jeu que j’ai imaginé, le soir de l’inauguration, à Beyrouth, de la dernière exposition de Rabih Mroué… Ce soir-là ou peut-être quelques jours plus tard : je ne sais ! Je vous dévoilerai aussi, bien sûr, l’analogie que je trouve évidente entre ce jeu et la gestion discursive du blocage chronique qui secoue le système politique libanais depuis de si nombreuses années : depuis plusieurs décennies, pourrait-on même dire. C’est, en effet, ledit blocage et non pas l’exposition de Rabih Mroué qui est le sujet du discours que je me suis engagé à faire devant votre assemblée d’aujourd’hui.

Toutefois, je dois, avant de me livrer à ces rapprochements, somme toute aussi banals qu’édifiants, signaler un fait. Notre artiste a réuni dans un volume épais qu’il a intitulé Sana Kabîs (Année Bissextile) une autre reproduction des mêmes coupures qu’il avait accrochées sur la grande paroi de la galerie beyrouthine. Cependant, le livre n’est pas la copie conforme du mur. On peut même aller jusqu’à dire qu’envisagé d’un certain point de vue, il en est l’opposé. Le livre se présente, en effet, sous les traits d’un agenda, d’un journal dont chaque feuille représente un jour de l’année. Souvent trop petite pour occuper la page, l’image que celle-ci exhibe paraît plutôt faire figure d’emblème ou d’intitulé du jour. À la rigueur, le mur, considéré à partir de la bonne distance, peut être embrassé d’un seul regard. On s’approchera ensuite pour en scruter le détail. Le livre, lui, se feuillette : ses pages se succèdent dans le temps qu’exige son examen. Disons pour reprendre la fameuse distinction saussurienne, que les images accrochées au mur s’offrent en synchronie alors que celles que contient le livre s’inscrivent, pour le lecteur, dans une dimension diachronique.

Et c’est bien la synchronie qui convient au jeu que je vais proposer. Il s’agit de regarder à travers une loupe amplifiante une image choisie quasiment au hasard ou de la sur-éclairer. Du coup, un certain nombre d’images environnantes s’organiseraient autour d’elles. Cette structure improvisée étant trop lâche, on pourrait même la modifier à volonté : par exemple, réduire le nombre des éléments en rétrécissant le contour spontané ou bien détailler l’ensemble en « lignes » se déployant à partir de l’image dominante et contenant chacune un nombre limité d’éléments. Ce dernier procédé s’avère particulièrement intéressant si nous songeons à l’idée que les images exposées sont assimilables à des hiéroglyphes, autrement dit à des mots. Sans disposer de la pierre de Rosette, je suppose que certaines des lignes obtenues seraient convertibles en phrases ou en périphrases faisant sens et que d’autres, dépourvues de cohérence détectable, resteraient analogues à ces petits textes brouillons que présentent quelques coupures éparpillées sur le mur. Il reste possible, bien entendu, surtout si l’on se sent frustré par une première tentative, de tout recommencer en changeant d’image dominante et, par conséquent, de gestalt spontanée. Avec ses 366 images, le mur offre, en effet, un nombre illimité de recompositions potentielles, totales et partielles…

Quelle ressemblance ce jeu improvisé présente-t-il avec le système politique libanais qui – je l’ai déjà dit –  se débat depuis bien longtemps dans une crise aux configurations changeantes mais apparemment insoluble ? D’après moi, cette crise se déploie autour d’un mot : al-tâ’ifîya (le communautarisme ou, si l’on veut conserver son autre équivalent français quelque peu vieilli, le confessionnalisme). Dans une configuration s’inspirant de l’exposition de Rabih Mroué, ce mot occuperait un point central à partir duquel se déploierait des lignes représentant chacune un arrangement possible des forces politiques de notre après-guerre. Il faut supposer que le mot central peut être plus ou moins agrandi ou éclairé à volonté, qu’un seul arrangement serait mis en relief pour souligner qu’il est le dernier en date et qu’un traitement adéquat serait réservé à chacun des autres afin de marquer sa place dans la série, son importance, etc. Enfin, des parenthèses, des signes d’addition et de soustraction, des flèches, etc., viendraient au besoin transformer l’arrangement en une formule, une équation de la crise à une étape donnée de son évolution.

Pourquoi voudrais-je réserver la possibilité de modifier l’éclairage ou le calibre du terme central ? Eh bien ! c’est parce qu’il subit ce même traitement dans la politique réelle mais sans jamais se dessaisir de sa centralité. Il y a près de quarante ans, déjà, j’ai baptisé ce phénomène « pudeur des communauté ». Ce que je voulais désigner par ce sobriquet c’était la tendance assez générale des forces politiques libanaises, celles au pouvoir comprises, à dénigrer le système communautariste dont ils étaient parties prenantes, prétendant le considérer au mieux comme un mal nécessaire et prônant, dans la plupart des cas, son dépassement dès que certaines conditions seraient réalisées. Je prétendais à l’époque que cette pudeur, loin d’être une pure supercherie, servait à éviter les chocs frontaux entre communautés et ménageait un espace pour le pouvoir d’État.

La guerre libanaise dont la dimension intercommunautaire est devenue, au fil des années, de plus en plus envahissante a-t-elle eu raison de la pudeur des communautés ? Oui dans la mesure où elle a mis en selle des forces politiques ouvertement communautaires et accaparant pratiquement la représentation de leurs communautés respectives. Désormais, tout pouvoir d’arbitrage au niveau des institutions risquait, de par la suprématie qu’il requérait, d’être assimilé à une dominance communautaire : dominance dont la guerre avait justement miné la légitimité. Aussi, le Pouvoir syrien dont les troupes, flanquées de services de sécurité contrôlaient encore les articulations du Liban, s’est-il arrogé, pendant 15 ans, la fonction d’arbitre de différends libanais que souvent il suscitait ou ravivait. Ce faisant, il a également réaménagé, selon son intérêt, la scène politique libanaise en en excluant pratiquement les deux formations chrétiennes les plus importantes, en imposant, avec la bénédiction du pouvoir iranien, une division du travail convenable aux deux formations qui désormais monopolisaient la représentation des chiites, en obtenant la coopération de l’Arabie saoudite dans la reconstruction du pays contre le contrôle de cette opération par un milliardaire sunnite dont les liens avec Riyadh étaient indéfectibles.  Notons que ces développements eurent lieu à un moment où la suprématie américaine conséquente à l’écroulement de l’Union Soviétique et à la deuxième guerre du Golfe était incontournable. Vite boiteux, le processus de paix israélo-arabe lancé à Madrid respirait encore…

Cette mise en scène fût progressivement ébranlée, d’un côté par la partie chrétienne lésée et de l’autre par la partie sunnite menacée. Écarté du pouvoir par le nouveau Président de la République, homme de confiance du parrain syrien placé à la tête de l’État en 1998, Rafik Hariri put imposer son retour à la présidence du Conseil suite à son triomphe aux Législatives de l’an 2000. En même temps, des personnalités chrétiennes, suivant l’exemple des prélats de l’Église maronite, exigeaient ouvertement, à la faveur du retrait israélien du Sud Liban occupé, le redéploiement stipulé par l’Accord de Taef des troupes syriennes, en préparation de leur retrait total du Liban, de même que l’achèvement de la dissolution des milices, c’est-à-dire, pratiquement, le désarmement du Hezbollah. Les archevêques maronites avaient réitéré dans leur appel une troisième revendication promise à devenir un leitmotiv chrétien de l’après-guerre : celle d’une réforme électorale permettant aux chrétiens de choisir eux-mêmes leurs représentants.

Scellée par l’échec du sommet Clinton-Assad en mars 2000, la sortie syrienne du processus de paix vient favoriser la convergence des deux courants d’opposition à la domination syrienne puisqu’elle se traduit par un durcissement de l’attitude syrienne vis-à-vis de l’hégémonie américaine et de ses clients régionaux. Aux lendemains de 09/11, Assad fils qui ne ménage pas son appui en sous-main au Jihad irakien contre l’occupation américaine ravive l’hostilité de Washington au régime syrien. En préparation des Présidentielles libanaises qui s’approchaient, la Résolution 1559 du Conseil de Sécurité de l’ONU, adoptée en septembre 2004, réitère, en gros, les revendications souverainistes du camp chrétien (que Hariri est maintenant suspect de faire siennes). Or Bachar el-Assad est déterminé à reconduire pour 3 années supplémentaires le Président libanais en exercice. Aussi, la Résolution onusienne achève-t-elle d’apprêter la scène politique libanaise pour le chambardement de 2005.

Pour en revenir au montage imagé de Mroué, nous pouvons dire que ces années 1990-2005 ont vu la « pudeur des communautés » faire preuve d’une acuité inégale dans les deux camps : celui du Pouvoir pro-syrien et celui de l’Opposition à ce pouvoir. Autant le vocabulaire de libération nationale que celui de reconstruction nationale tendaient à dissimuler le caractère communautaire des équilibres du Pouvoir, de la résistance à l’occupant israélien et de la redistribution de ressources en cours dans la foulée de la reconstruction. Par contre, l’Opposition revêtait dès le départ un caractère ouvertement chrétien et fut implicitement rejointe, en 1998, par un Hariri redevenu franchement sunnite. On peut donc supposer le terme central de « communautarisme » obnubilé d’un côté et fortement éclairé de l’autre. La ligne partant de ce terme gagnerait à être remplacée par un angle. Au sommet, on mettrait Hariri et, à partir de lui, on placerait sur les côtés, en regard les uns des autres, les noms ou les symboles des forces politiques au Pouvoir et dans l’Opposition. Mais où placer alors l’arbitre syrien ? Eh bien ! je suppose que nous devrons le charger de tenir la loupe et la torche puisqu’il avait effectivement le pouvoir d’agrandir tel et de reléguer tel autre dans une cellule de prison…

Au lendemain de l’attentat historique qui emporte Rafik Hariri le 14 février 2005, les deux manifestations de masse du 8 et du 14 mars marquent deux attitudes opposées vis-à-vis du retrait annoncé des troupes syriennes. Les Législatives qui ont lieu dans la foulée de ce retrait provoquent un changement notable dans la donne politique en place. Par-delà l’opportunisme électoral incarné par « l’alliance quadripartite » qui regroupe, le temps d’une campagne, les grands adversaires des manifestations susmentionnées, les deux camps arborant chacun pour enseigne la date de la manifestation qu’il a mobilisée se forment rapidement et vont accaparer pendant une décennie la scène politique du pays : le Pouvoir, bien entendu, mais aussi l’Opposition exercée, le cas échéant, de l’intérieur même du Pouvoir.

Ce qu’apportait de neuf cette dualité, c’était surtout de présenter toutes les formations représentatives des communautés comme irremplaçables au gouvernement, autrement dit d’exclure pratiquement toute formule stable de gouvernement autre que celle qui les réunirait toutes. Déjà la sortie de guerre en 1990 avait intronisé une formation unique à la tête de chacune des communautés principales, en sorte que, n’était le diktät syrien, l’exclusion de l’une de ces formations d’une formule gouvernementale suffisait pour battre en brèche la légitimité du nouveau gouvernement. Ce gouvernement avait beau obtenir la confiance d’une majorité parlementaire, il restait accusé de confier la représentation au Pouvoir d’une des composantes de base du pays à des usurpateurs. C’est arrivé, en juin 2011, lorsque la désertion de la coalition du 14 mars par le leader druse Walid Joumblat permît à un rival tripolitain de Saad Hariri de remplacer ce dernier à la tête d’un gouvernement dont la formation fût d’ailleurs fort laborieuse. Dès l’abord, le gouvernement Mikati traînait la jambe parce qu’à sa tête l’ayant droit sunnite était remplacé par un autre bien moins représentatif. L’arbitre syrien n’était plus là pour imposer un tel déséquilibre au nom d’un intérêt supranational dont il tenait seul le secret.

Afin de parachever le tableau d’après 2005, quelques autres nouveautés sont à signaler. Le Hezbollah qui s’était contenté depuis la fin de la guerre d’une représentation parlementaire, fera désormais partie intégrante de tous les gouvernements. Il y fait bloc avec Amal, l’autre grande formation chi’ite. Ensemble, ils représentent le cas exemplaire et bien durable de l’absence d’alternative qui rend normalement inamovible chacune des grandes formations exhibant au sommet du Pouvoir l’enseigne d’une communauté. Même les chrétiens dont deux formations longtemps rivales contrôlaient une grande majorité de leur représentation parlementaire, s’estimaient bien lésés lorsque la conjoncture politique faisait tomber leur part de pouvoir dans les mains d’une seule formation. En effet, leurs ministres ne représentant dans ce cas qu’une bien faible majorité, sinon une forte minorité, ils s’estimaient affaiblis face surtout à l’écrasante représentativité du duo chi’ite. Qui plus est, le Hezbollah au pouvoir restait armé jusqu’aux dents. Dans l’espace de deux ans, il fournit successivement la preuve de sa capacité de fourvoyer le pays dans une guerre internationale et du fait qu’il n’hésiterait point, si le gouvernement se hasardait à le rappeler à une logique de souveraineté élémentaire, à faire main basse sur la Capitale. Il n’est donc nullement surprenant que, quelques années plus tard, le Hezbollah n’ait eu besoin de consulter personne au Liban avant de s’engager à fond aux côtés du régime syrien dans le conflit que l’on sait.

En bref, l’ultime réalité que dévoilait l’évacuation du pays par les troupes syriennes impliquait que les mêmes formations politiques, représentants exclusifs des principales communautés, constituent toutes à chaque échéance le même gouvernement ou presque. Bien entendu, aucun gouvernement ne s’est montré inamovible dans les faits et les gouvernements que le pays a égrené depuis 2005 se sont révélés assez différents les uns des autres. Ces différences dues à des développements conjoncturels ou à des échéances constitutionnelles n’ont pas empêché le pays de se débattre dans les affres d’une crise de système apparemment sans fin. Les gouvernements dits d’union nationale ou de grande coalition sont travaillés par de profondes discordes limitant considérablement leur productivité et les menaçant à des intervalles limités d’implosion. Les ministres du 8-Mars et ceux du 14-Mars y échangent, selon le sujet débattu, le rôle paradoxal d’opposition intra-gouvernementale. Les gouvernements de majorité limité, eux, souffrent forcément d’un déficit toujours dangereux de légitimité communautaire. D’ailleurs, qu’il s’agisse de l’une ou de l’autre de ces deux formules, les Libanais ont contracté l’habitude d’attendre pendant des mois le remplacement d’un gouvernement démissionnaire. Il en est allé de même des présidents de la République dont deux ont réussi à faire proroger leur mandat et les deux derniers n’ont pu se faire élire qu’au bout d’une longue vacance de la première magistrature de l’État. Enfin, si les élections promises ont lieu effectivement au printemps 2018, le pouvoir législatif, coiffé depuis un quart de siècle par le même président, aura mis 9 ans au lieu de 4 avant de se renouveler. Surtout au long des vacances gouvernementales ou présidentielles, le Parlement, lui aussi, a connu de longues périodes de torpeur…

Cela étant, la pudeur des communautés ne pouvait que battre fortement de l’aile au cours de la longue décennie écoulée. Les principaux groupes politiques du pays affichaient désormais chacun son identité communautaire. L’ambition même de transgresser les frontières de la communauté s’était évanouie. En témoigne, par exemple, le projet de loi électorale présenté, au début de 2013, par le « Rassemblement orthodoxe » et entériné au siège du Patriarcat maronite par les principales formations politiques chrétiennes. À peine une grande formation de facture nécessairement mono-communautaire pouvait-elle entretenir un réseau de clients ou d’alliés, souvent mineurs, glanés dans d’autres communautés. Les vieux partis laïcisants se retrouvaient plus rabougris que jamais. Le parrainage saoudien du 14-Mars et irano-syrien du  8-Mars ne faisait qu’enfler la dimension sunnito-chi’ite de la confrontation. Frappant d’un seul côté de la barricade, la série d’assassinats politiques qui marqua cette période creusait un fossé ensanglanté qu’il était fort difficile d’enjamber. L’acte d’accusation du Tribunal Spécial pour le Liban, en mettant en cause, dans l’assassinat de Hariri, des membres du Hezbollah,  jouait dans le même sens. D’abord attribuée au régime syrien, la chaîne de crimes dont cet assassinat constituait le maillon principal tendait maintenant à revêtir un caractère ouvertement confessionnel. Le passage, en 2006, d’un partenaire important de la manifestation du 14-Mars, le courant aouniste, au camp opposé mitigeait peut-être le caractère islamo-chrétien de la confrontation en ajoutant de l’eau chrétienne au vin du 8-Mars qui présentait un degré fort élevé de concentration chi’ite. C’est d’ailleurs une formation sunnite, le courant de Hariri, qui assumait la direction du camp du 14-Mars. Qui plus est, la conjoncture régionale qui prenait de plus en plus une tournure de duel sunnito-chi’ite renouvelait profondément la donne libanaise. Par conséquent, il était fort improbable que la plaie islamo-chrétienne de la guerre libanaise redevienne virulente. Bien en phase avec les développements régionaux, autant le bras de fer politique d’après la guerre de 2006 que l’occupation de Beyrouth en mai 2008 renforçaient le caractère principalement intra-musulman du nouveau clivage libanais.

Pour en revenir à la scénographie dont je dois l’idée au fameux mur de Rabih Mroué, je trouve pertinent, pour la période 2005-2016, de ranger les effigies désignant les groupes politiques libanais de part et d’autre d’une tranchée dont le point de départ serait le symbole dûment agrandi du communautarisme politique. On pourrait imaginer Michel Aoun enjambant d’un saut brusque la tranchée et Walid Joumblat se plaire à maintenir un pied sur chaque bord. Réduit au rôle de brillant second du camp chi’ite par l’ascension fulgurante du Hezbollah et son intrusion dans la sphère gouvernementale, Nabih Berri pourrait être placé dans le giron du secrétaire général de ce parti. Etc.

Depuis l’intervention du Hezbollah en Syrie (qui a outrepassé unilatéralement le consensus abstentionniste scellé par la Déclaration de Baabda dont ce parti est cosignataire), le schéma esquissé en 2005 de la confrontation libanaise semble toucher progressivement à sa fin. La tournure prise par le conflit syrien et le désengagement saoudien des affaires libanaises défavorisent considérablement le camp du 14-Mars jusqu’au point que cette appellation même est désormais traitée de caduque par les intéressés.

La réconciliation du Courant Patriotique Libre avec les Forces Libanaises en janvier 2016 rétablissait dans le camp chrétien une hégémonie relative, certes moins exhaustive que son homologue chi’ite mais comparable à celle plus relative qui règne du côté sunnite. Ce développement qui mettait pratiquement fin à la principale rivalité chrétienne souvent perçue comme preuve de vitalité démocratique, rendait incontournable la candidature de Michel Aoun à la présidence de la République alors vacante depuis 15 mois. Aoun étant l’allié et le candidat déclaré du Hezbollah, la même réconciliation assénait un coup dur au Rassemblement du 14-Mars. Cependant le coup fatal qui, en octobre, fît suite au précédent vint de Saad Hariri, principale figure dirigeante dudit Rassemblement qui, en échangeant son appui à Aoun contre l’assurance d’obtenir, aussitôt ce dernier élu, la présidence du conseil des ministres, procurait au vieux général aussi bien la majorité requise pour son élection que la couverture sunnite dont il avait grandement besoin.

Avec Hariri et Geagea maintenant très soucieux de ménager Aoun mais toujours hostiles à la ligne politique unilatéralement suivie par le Hezbollah qui, tout en siégeant avec eux au conseil des ministres, demeure l’allié principal du courant aouniste, le spectacle politique du Liban n’est plus ce qu’il était. Les pommes de discorde n’ont pas disparu pour autant. Mais, au lieu de la tranchée d’hier, nous avons affaire désormais à un réseau de barricades dont chacune abrite un frondeur en puissance. La plupart sont érigées sur la table même du conseil des ministres. Dehors, il ne reste que des formations plutôt marginales pour faire figure d’opposition.

Dans le proche avenir, il est probable que la volonté de préserver la formule gouvernementale en place limitera la portée des petites guerres intestines. Ce qui ne suffira sans doute pas à réduire l’impact des changements en cours sur les rapports intercommunautaires dans le pays. Ni la masse des Sunnites ni celle des chrétiens n’acceptera la montée en puissance du Hezbollah qui, tout en noyautant l’État, s’arroge des attributs de souveraineté dont surtout celui de faire la guerre aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières nationales. La tendance d’autres chefs politiques à modérer leurs réactions à ce défi, en vue d’éviter le pire et de préserver le partenariat en place, risque de les faire déborder par les franges les plus échaudées de leurs clientèles.

Ce qui rend cette dernière hypothèse plus plausible c’est l’échec récurrent des gouvernements successifs à traiter des problèmes vitaux tels que celui de l’inflation bien considérable, celui de la production déficitaire d’énergie, celui de la dégradation de l’environnement, celui du traitement des déchets, sans oublier celui des disparités régionales et de l’aggravation des inégalités sociales et du chômage qui pousse vers l’extérieur du pays la jeunesse qualifiée et offre d’autres  en proies dociles aux patrons politiques. Le système communautaire tendant à protéger les siens et décourageant toute velléité de demander des comptes aux grands corrompus, les ministères et même les organes sécuritaires tendent à se transformer dans diverses mesures en fiefs communautaires : tendance qu’encourage le maintien de responsables successifs provenant de la même communauté à la tête de tel ministère ou organe de sécurité. Autant le gonflement des effectifs que la corruption envahissante deviennent partie intégrante du fonctionnement de ce système. Le ratio sur le PIB de la dette publique qui entretient ce gaspillage (plus de 140%) est désormais le troisième du monde après ceux enregistrés au Japon et en Grèce. Il est aggravé par un taux de croissance en déclin et un déficit budgétaire qui brave les tentatives de réduction. La polarisation politique empêche même depuis onze ans la promulgation d’un budget annuel en règle de l’Etat. Les gisements d’hydrocarbures cernés au large des côtes, il y a 7 ans, ne connaîtront pas bientôt un début d’exploitation. La rumeur attribue le retard des adjudications à des différends relatifs aux commissions exigées. Les cahiers des charges préparés sont accusés par l’expert chevronné Nicolas Sarkis de sacrifier l’intérêt national en adoptant une formule de partenariat importée d’un autre âge : ce qui s’expliquerait sans doute par le désir d’amadouer les compagnies intéressées à charge pour celles-ci de verser aux responsables des commissions faramineuses…

Les formations politiques importantes demeurant de facture communautaire, les nouvelles failles sismiques qui se dessinent à travers la société politique revêtiront le même caractère. Il en ira de même des crises à venir. Même un chamboulement financier provoqué par l’explosion de la dette publique ou encore par le marasme qui frappe le secteur immobilier pourra susciter des interprétations communautaires contradictoires. Pourtant, aucun groupe au pouvoir ne peut se dire innocent de la course ininterrompue vers l’abîme.

Sur le plan des discours, c’est aujourd’hui du côté des laïcisants, faux ou sincères, que l’on assiste à un excès de « pudeur ». On évite le vocable « dawla ‘ilmânîya » (État laïc) y préférant « dawla madanîya », traduction inexacte de la notion lockienne de « civil government ». J’ai rappelé ailleurs avec quelle aisance cette dernière notion put être récupérée par un salafiste égyptien. Le « government »  travesti en État me semble dissimuler une volonté de laïcisation à la sauvette, ayant peur d’avouer son nom. En tout état de cause, les partis au pouvoir qui se disent, à certains moments bien choisis, attachés à la « dawla madanîya » ne se sont jamais montrés chauds ni persévérants quand il s’est agi de mesures partielles à prendre rendant moins fictif le but ultime.

Autant le sort réservé à « l’abolition du communautarisme politique » (pourtant stipulée par la Constitution après l’Accord de Tâ’if) que les débats récurrents relatifs à la loi électorale ou encore la revendication d’une option civile en matière de statut personnel ont montré la faiblesse du courant laïc dans le pays. Faiblesse qu’expliquerait aisément la complexité et l’épaisseur historique du filet tissé par la pratique du communautarisme autour des individus et des ensembles d’individus les privant d’autonomie par rapport aux chefferies de leurs communautés respectives et faisant de la crainte réciproque l’ultime modalité des relations entre ces dernières.

Toutefois, cette solidité des attaches qui ne va nullement sans malaises de diverses sortes n’empêche guère le système de s’emballer. Depuis bien longtemps déjà, il donne l’impression d’être incurablement grippé. Les facteurs internes de dysfonctionnement sont multipliés par les influences extérieures dont le système, de par sa nature, est particulièrement friand. Difficile à cerner d’avance, le jeu changeant de ces influences, plus encore que celui des données autochtones, rend difficile les pronostics relatifs aux horizons de la crise systémique que nous vivons. Il vaudrait mieux maintenir à portée du regard le mur entier de Rabih Mroué afin de rester, du moins sur le plan de la représentation, en mesure de faire face à toutes les éventualités.

Bint Jubayl, 15-20 août 2017

[1]  Discours d’ouverture destiné au weekend consacré à Rabih Mroué par la Maison des Cultures du Monde de Berlin, le 6 et le 7 octobre 2017.

في تحرير ميشال شيحا والتحرّر منه

<a href=”https://1drv.ms/w/s!AvUcgPIiFRyrg4I2ZTpOoqhKcoIBeA”>https://1drv.ms/w/s!AvUcgPIiFRyrg4I2ZTpOoqhKcoIBeA</a&gt;

في تحرير ميشال شيحا والتحرّر منه

أحمد بيضون

 

أكْرَمَتْني مؤسّسة ميشال شيحا اليوم بتكليفي مخاطبة هذا الاحتفال البهيج بالفائزين في مسابقتها لهذه السنة من أحبّتنا شبّاناً وشابّات. وكانت المؤسّسة قد أكرمَتْني بعضويّتها قبل أعوام كثيرة فتقبّلَتْ معي ومع ترجمتي لبعضٍ من أعمال شيحا ما في علاقتي بالشيحية من علّاتٍ يعرفها قرّائي…

ولأبدأْ بملاحظةٍ تلحّ عليّ كلّما قرأت كلاماً يتعلّق بهذا المفكّر. ذاك أنه من بين الأسماء التي أَلِفَ الاعتزازَ بها سجلُّ الفكر اللبناني المعاصر، قلّ أن تعرّض عَلَمٌ إلى “التصنيم” أي إلى الانقلاب وَثَناً أو صورةً ميّتة، في الأقلّ، مختصرةَ الملامح ومحبوسةً في إطار، بقَدْر ما تعرّض ميشال شيحا. فحالَما يُذْكَرُ الرجلُ تحضر ألفاظٌ أو عباراتٌ محدودة العدد للغاية وحَمّالةُ أَوْجُهٍ يُردُّ إليها فكرُه ودوره: فينيقيا والمتوسّط، الدعوة اللبنانية وصيغة التعايش الطائفية، مديح المبادرة الفردية والحذَر من دور اجتماعيّ اقتصاديّ للدولة والميل إلى تغليب التجارة والخدمات الموجّهة نحو الخارج في النظام الموسوم بالاقتصاد الحرّ… هذا كلّ شيءٍ تقريباً. وأمّا أدوار شيحا في الحياة العامّة، في ما يتعدّى مقالاته ومحاضراته، فيكاد لا يُذكر منها سوى إسهامه البارز في وَضع الدستور اللبناني سنة 1926. وقد تُستذكَر معارضتُه تجديدَ الولاية للرئيس بشارة الخوري، متجاوزاً منطق القُرْبى وطول العشرة، مؤثراً، على وجه التحديد، منطق الامتثال للدستور الذي أسهم في وضعه.

وما أريد قوله ليس أن شيحا لا مسؤولية له عن هذه التوجّهات وما يتّصل بها من مسالك في السياسة ومن وقائع بالتالي في تاريخ لبنان المعاصر، خيراً كانت تلك المسالك وهذه الوقائع أم شرّاً. ولا يفوتني ما ينسجه حول الرجل من هالةٍ اقترانُ اسمه بأمورٍ ذكَرْتُها لها ما لها من وقع متمادٍ على حياة اللبنانيين جملةً وتفصيلاً. وإنما أريد القول أن هذا التعداد يحجب ميشال شيحا نفسه أي المخاضَ التاريخي الشخصي الذي كانته حياتُه الفكرية وما مثّله هذا المخاض من تحوّلاتٍ بين مرحلةٍ ومرحلة. وهذه تحوّلاتٌ لم تكن تخلو أبداً من إعادات نظرٍ يمكن ان يُحمَل بعضٌ منها – وهو بعضٌ ليس بقليل الأهمّية – على مَحْمَل مخالفة النفس والانصراف عن سابق الموقف. هذه التحوّلات كانت تاريخية بمعنى الكلمة المليء: أي أنها مَثّلَت صدوعاً بما كان يكشفه تغيّر الأحوال العامة لهذا الصحافي الدقيق الإصغاء إلى حركة الحوادث. فكان لا يأنف من ترك رأيٍ سبق أن رآه ومن الانعطاف برؤيته نحو ما يشتمل على التحوّل الجاري ويلتمس موقعاً جديداً منه.

بعيدٌ ميشال شيحا بالتالي عن ان يكون تمثالاً قصارى دوره ترداد بضعة عناوين أو وصايا من أوّل زمانه إلى آخره ناهيك بمواصلته تردادها من أوّل زمان هذه البلاد إلى يومها الحاضر وإلى المقبل عليها من عهود.

وفي زعمي أن التحوّلات التي عمِد إليها الرجل أو عاناها إنّما هي، لمن يتقرّاها، ما هو حيٌّ في الفكر الشيحي. وهي أيضاً ما يأذن بموقفٍ من هذا الفكر يتعدّى الامتثال والاتّباع إلى المحاورة والنقد، سواءٌ أكان الشأن شأنَ الأطوار التي عاينها شيحا نفسه أم شأنَ ما استُجدّ بين رحيله وأيّامنا هذه. وهذا مع العلم ان المحاورة والنقد هما خير السبل – بل لعلّهما السبيل الوحيد – للإفادة من إرث هذا المفكّر. ونحن حين نعلم أنّه لم يكن ليقبلَ التجمّد عند رأي أو موقف انقضت مدّة صلاحه نعلم أيضاً أنه ما كان ليرتضي هذا التجمّد لأحد من الحريصين على إرثه ناهيك بسواهم.

هذا ولا تتّسع عجالتي اليومَ لاستذكار تحوّلات شيحية مختلفة سبق أن عرضتُ لبعضها في أعمالٍ لي قديمة. فأكتفي بإشارة أو اثنتين أرى لهما وجاهة محقّقة. في سنة ١٩١٩، كان لبنان لا يزال في نصّ لميشال شيحا “بروفانسا المشرق”.  في عهدٍ لاحق، استحقّ لبنان، عند شيحا لقباً آخر هو “سويسرا الشرق”… وهذا لقبٌ جاء موعوداً بتداولٍ مديد لا يزال مستمرّاً حتى اليوم وإن تكن خالَطَتْه في العقود الأخيرة نبرةُ سخرية.

في اجتهادي أن هذه النقلة تمثّل تحوّلاً ذَا أهمّية في نظرة شيحا إلى البلاد. وذاك أن اعتماد بروفانسا كان فيه التفاتٌ غالبٌ إلى الموقع المتوسّطي وإلى البيئة الطبيعية، وكان فيه، على الأخصّ، إظهار للولاء الشيحي العميق للدور الذي كانت فرنسا مقبلة على الاضطلاع به في المشرق. كان المتوسّط لا يزال، عند شيحا، بحيرةً لاتينية وكان التقرّب من “الغرب اللاتيني” هو المراد، ولم يكن التعدّد اللبناني غالباً بعد على تفكير شيحا. هذا التعدّد هو ما تستحضره الكناية السويسرية. فسويسرا ما هي بالبلاد المتوسّطية، وإنما هي بلادٌ متعدّدة الأقوام وهي بلاد جبلية. عليه أرى في اعتماد الكناية بها استيعاباً واضحاً، لم يكن له حضور في فكر شيحا الأوّل، للجبل اللبناني بتعدُّد طوائفه وبغلبته على خريطة لبنان السياسية وقاعدة نظامه الاجتماعي السياسي. لم يكن هذا من جانب شيحا تخلّياً عن المتوسّطية. فهذه بقيت حاضرةً جدّاً في نظرة الاقتصادي على الخصوص. ولكن التحوّل إلى سويسرا كان استيعاباً صعباً لحقيقة التعدّد. وتعود صعوبة هذا التوسّع إلى ما التفت إليه ألبرت حوراني لاحقاً من عُسرٍ شديدٍ في العلاقة بين معنيَيْ لبنان: البحريّ والجبلي.

إشارةٌ أخرى إلى مخاضٍ آخر في الفكر الشيحي هو مخاض الطائفية السياسية. راح ميشال شيحا يُبْرز المجتمع اللبناني على أنه مجتمع “أقلّياتٍ متشاركة” وقصد بها طوائف البلاد. واقترح شيحا أن يبقى مجلس النوّاب ساحةَ حوارٍ بين الممثّلين السياسيين لهذه الجماعات. فقد كانت تلازم شيحا خشيتان: الخشية من انتقال المسرح السياسي، بما يلازمه من تنازعٍ، إلى الشارع والخشية من أن يحلّ “الهيكل” محلّ المسرح السياسي فتؤول السياسة إلى نزاعٍ ديني يستولي على مقاليده المقلنسون والمعمّمون. عليه كانت الطائفية السياسية، في عرف شيحا، درأةً من النزاع السياسي أو الديني بين الطوائف.

هذا كلُّه صحيح. ولكن لهذه الصحّة، عند شيحا، نطاقَها المرسوم. وما لا يُلْتفت إليه، على الإجمال، هو أن تطييف السلطة التنفيذية كان إجراءً مؤقّتاً في الدستور الذي أسهمَ شيحا في وضعه. وقد بقي هذا التطييف، بما فيه تطييف الإدارة، موضوعَ تبرُّمٍ صريح في غير مقالةٍ شيحية لاحقة. هذا في أيّامٍ كان فيها نظام الطائفية السياسية متّسماً بقدرٍ من التمكّن وقدْرٍ من التعثّر لا يتجاوزان مألوفَ الأنظمة السياسيّة على اختلافها. فما الذي كان سيقوله هذا الرجل في نظامٍ أثمر حرباً طائفيةً مديدة بعد عقدين على غيابه وأثمر قبل الحرب وبعدها تبعيّات طائفيةً لقوى الخارج لا يسهل التمييز بينها وبين ما يُطلق عليه اسمُ “العمالة” وأثمر تعذّراً للمحاسبة السياسية والقانونية يتيح بلوغ الفساد، ومعه التبعية، إلى ذرى مطلّة على الخراب المهول. وهو قد أثمر، إلى ذلك، تعسّراً غير مألوف لتجديد مؤسّسات الحكم، على اختلافها، بحيث أصبح يتأخّر عن مواعيده، بانتظام، أشهراً وسنوات… ثمّ يأتي بهيئاتٍ لا تعدو سيرتُها استئنافَ المآزق… ما كان شيحا إلا ليثابر على ما سمّاه الدستور “التماس العدل والوفاق”. ولكنه لم يكن ليتجمّد، في ما يتعدّى ذلك، عند موقف له أو خيارٍ كائنةً ما كانت أبوّته له.

في عملٍ سابق لي، شدّدتُ على الاستيعاب وتوسّع النظرة بما هما سِمتان لحركة الفكر الشيحي من أطوارٍ له إلى أخرى. فذكرتُ، على الخصوص، كيف أن محاضرة ألقاها شيحا في الندوة اللبنانية قبْلَ غيابه بسنةٍ واحدة، أبرزَت اعتباراً لم يكن متحصّلاً له تحصّلاً جليّاً من قَبْلُ لمعطياتٍ هائلة الحجم والوقع من قبيل الإسلام والعروبة وضفّة المتوسّط الجنوبية. كانت مياه كثيرة قد جرت تحت الجسور، على قول الفرنسيس، وجرى معها الفكر الشيحي بين سنة ١٩١٩ وسنة ١٩٥٣… ولكن هذا الاستيعاب ما كان إلا ليُبرز العسر الذي تلقاه هذه البلاد في عيشها عند تقاطع هذا كلُّه. كان شيحا يُسمَّي هذا العسر “العيش في خطر” ويرى فيه نوعاً من القدَر ويدلي بصدده بآراءٍ لم يَفُتْه أنها كانت هي نفسها في خطر. كانت الحرّية قطباً للفكر الشيحي… فلا يجوز لنا اليوم، وللشباب منّا على الخصوص، أن نقرأ شيحا ولا أن نواجهَه إلّا بعَيْن الحرّية.

شكراً لإصغائكم!

(أُلقِيَت هذه الكلمة في الاحتفال بتوزيع جوائز ميشال شيحا في بيروت، فندق البريستول، يوم 13 أيّار 2017)

 

Sykes-Picot entre Mythe et Histoire

 

 

Sykes-Picot entre Mythe et Histoire[1]

Ahmad Beydoun

 

Depuis juin 2013, Daech – c’est l’acronyme arabe du groupe djihadiste qui s’est autoproclamé ‘État islamique’ – prétend avoir annihilé le tracé Sykes-Picot de la frontière syro-irakienne en prenant de force le contrôle d’un territoire enjambant la frontière effective entre les deux États. Il arrive aussi que des commentateurs hostiles à ce groupe prennent cette déclaration pour argent comptant. Or il serait plus exact de dire que l’exploit de Daech a plutôt rapproché la frontière en question de ce qu’elle devait être selon l’Accord. En effet, le vilayet ottoman de Mossoul que Daech a réuni avec une partie de la Djézireh syrienne de l’Euphrate étaient déjà promis par l’Accord Sykes-Picot à faire partie de la Syrie si tant ce nom désignait exclusivement la zone d’influence française dans l’État arabe alors envisagé. La province désertique al-Anbâr, également sous la coupe de Daech pendant un temps, était intégrée sur la carte Sykes-Picot dans la partie sud du soi-disant ‘État arabe’, partie destinée, selon l’Accord, à être une ‘zone d’influence’ britannique. En fait, au bout de tergiversations qui traînèrent jusqu’en 1926, Mossoul et le vilayet du même nom (de même qu’al-Anbâr) furent annexés au nouveau Royaume irakien, bien au mépris de l’Accord.

 

Dans l’ensemble, la frontière internationale qui sépare l’Irak de la Syrie ne présente guère de ressemblance avec la ligne qui, selon l’Accord, devait diviser l’’État arabe’ en deux ‘zones d’influence’ : anglaise et française. On ne trouve aucune trace sur la carte jointe à l’Accord de l’État jordanien ni de celui du Liban. Ce qu’on peut appeler ‘Palestine’ sur cette carte n’est, en fait, que la moitié nord de la Palestine qui devait bientôt voir le jour : moitié que l’Accord place, d’ailleurs, sous tutelle ‘internationale’!    L’Accord fait de la plus grande partie de l’Irak actuel : soit les deux vilayets ottomans de Bagdad et de Bassora une zone de gouvernement britannique direct. De cet Irak amputé de Mossoul et d’al-Anbâr, il exclue, entre autres, Samarra et Kirkouk qu’il joint à la Transjordanie et au sud de la Palestine pour en faire une ‘zone d’influence’ britannique et non de contrôle britannique direct puisque faisant partie de l’État arabe’ projeté.

 

Très différente de la Syrie actuelle, la Syrie de l’Accord correspondait sans doute à la région nord de l’’État arabe’ en question : région qui, jointe (ainsi que nous l’avons déjà signalé) au vilayet Mossoul, devait constituer la zone d’influence française. Destiné à un sort analogue à celui des vilayets de Bagdad et de Bassora à l’est, le littoral syrien qui comprenait, à l’ouest, les districts du vilayet ottoman de Beyrouth : districts parallèles aux ‘quatre villes de Syrie’, c’est-à-dire à Alep, Hama, Homs et Damas, devait être soustrait, lui aussi, au susdit ‘État Arabe’ pour être assujetti, avec le Mont-Liban, au contrôle direct de la France. Là aussi, ce ne fût pas le cas sur le terrain. Le sort du ‘Grand Liban’, placé sous mandat français, s’avéra différent de celui du ‘Territoire des Alaouites’ soumis à une administration française directe. Finalement, en 1936, un remembrement eut lieu des entités syriennes dont les statuts hétérogènes avaient été jusque-là un facteur de désordre non exempt de velléités centrifuges. Il faut ajouter que la formule du ‘mandat’ était encore inconnue des auteurs de l’Accord Sykes-Picot ; elle ne devait être inventée qu’en 1919 lors de la création de la Société des Nations. Les mandats furent attribués un peu plus tard lors de la conférence de San Remo.

 

Bien plus, la zone d’administration française directe prévue par l’Accord s’aventurait vers le Nord dans l’Asie mineure englobant une partie considérable de l’Anatolie du Sud, approximativement bornée à l’Ouest par les villes d’Adana et de Mersin, au nord par Sivas et à l’Est par Diyarbakir. Sur la carte jointe à l’Accord, aucune ligne ne sépare cette région anatolienne des districts du littoral syrien. Notons, au passage, que cette absence de frontière comble le vœu de comprendre la Cilicie dans la Grand Syrie : vœu exprimé surtout par le Parti Populaire Syrien (PPS) fondé dans les années 1930 par le Libanais Antoun Saadé. Ce qui n’empêche nullement ce parti d’être le porte-drapeau des détracteurs de l’Accord Sykes-Picot. Quoiqu’il en soit, le vœu en question ne put s’incarner sur le terrain. Cette région devint en définitive partie intégrante de la nouvelle République turque, suite à la Guerre de l’Indépendance menée par Mostafa Kemal et à la correction du Traité de Sèvre conclu en 1920 par le Traité de Lausanne signé en 1923.

 

L’intégration de l’Arménie dans la zone d’influence russe ne s’est pas réalisée non plus. Elle était prévue par l’entente tripartite entérinée au bout de négociations parallèles à la gestation de l’Accord Sykes-Picot. Cette entente accordait à la Russie Istanbul même… ou plutôt Constantinople puisque ce nom ‘orthodoxe’ que la capitale ottomane n’avait jamais oublié devait être de nouveau exalté. En effet, la Russie nourrissait, entre autres désirs, celui de s’emparer d’Istanbul et de sa région européenne… De plus, une zone d’administration directe flanquée d’une zone d’influence était réservée à l’Italie dans le Sud-ouest de l’Asie mineure… De tout cela, il ne fut plus question. D’une part, la Russie bolchévique s’était retirée, bel et bien, de la guerre. Elle avait dénoncé l’Accord pour ce qui la concernait et l’avait révélé aux regards du monde entier. D’autre part, les ambitions multilatérales relatives à l’Anatolie avaient été contrées par une résistance turque acharnée et finalement victorieuse…

 

Ajoutons également l’annexion au Liban de districts de la Syrie ottomane : annexion qui a modifié le tracé Sykes-Picot de la frontière entre l’’État arabe’ et la ‘zone d’administration française directe’. À ne pas oublier, non plus, la modification, au milieu des années 1920, de la frontière libano-palestinienne et les changements (infiniment plus importants) advenus au cours des deux décennies suivantes : la cession du district d’Alexandrette à la Turquie en 1939 et la naissance, en 1948, de l’État d’Israël en Palestine : développements que l’Accord Sykes-Picot et la carte qui lui est adjointe ne laissaient nullement prévoir.

 

Il ne semble pas faux de dire que la Déclaration Balfour, survenue en novembre 1917, marquait déjà un retrait britannique par rapport à l’esprit Sykes-Picot. Au sujet de la Palestine, l’Accord était mu par une logique axée sur la notion chrétienne de ‘Terre Sainte’. D’où la recommandation d’une tutelle internationale qui devait traduire l’intérêt porté à ce pays par des Églises et des États de confessions diverses… Cependant l’Accord n’oubliait guère les communications commerciales et militaires : soit le besoin qu’avaient la Grande Bretagne et la France des ports de Haïfa et d’Acre et la nécessité de répartir entre les deux puissances les droits sur les lignes de chemin de fer qui traversaient les provinces arabes de l’Empire ottoman… C’était là une logique qui, dans la mesure où elle tenait compte de la multiplicité des parties impliquées dans l’enjeu palestinien, s’écartait de la logique du ‘Foyer national’ prôné par la fameuse ‘Déclaration’.

 

Où sont donc les ‘États Sykes-Picot’ qu’aujourd’hui on prétend promis à la partition ou à la disparition ? Et où sont ces frontières annoncées par la carte Sykes-Picot qui seraient aujourd’hui transgressées ou gommées ici ou là ? En fait, les uns et les autres n’existent que dans les divagations d’une presse trop pressée et dans la rhétorique de nationalistes dont les rancœurs persistantes se nourrissent de l’idée d’un ennemi qui se reproduirait inlassablement perpétuant, dans chaque génération et dans chaque nouveau cas, son image première. L’Accord Sykes-Picot est surtout un mythe qui convient au halètement de commentateurs emportés autant qu’il réactive la vieille colère des opprimés.

 

Il reste possible, bien évidemment, de mettre en avant le statut de symbole, très convenable à cet Accord, d’une entente des puissances coloniales désireuses de partager le Proche Orient ottoman et d’y répartir entre elles les zones d’influence. C’est là une raison fort légitime pour maintenir vive le souvenir de l’Accord… mais sans perdre de vue le fait, qu’à l’origine, il procédait d’une entente tripartite où la Russie était un partenaire de poids… jusqu’à la Révolution pendant laquelle les soldats ‘votèrent par leurs pieds’, selon l’expression de Lénine, en faveur d’un retrait russe de la Grande Guerre. Or ces trois puissances (la grande Bretagne, la France, et la Russie) étaient précisément celles qui, depuis des dizaines d’années déjà, veillaient près du lit de ‘l’Homme malade’ ottoman dans l’attente de le voir rendre son dernier souffle. Elles furent rejointes dans cette longue veillée par l’Allemagne et l’Italie, surtout, dès que l’unité nationale de l’une et de l’autre fut réalisée… mais aussi par l’Empire Austro-hongrois aussitôt qu’il fut fondé.

 

Les Britanniques s’étaient efforcés pendant une bonne partie du XIXe siècle de maintenir en vie ‘l’Homme malade’ et de le protéger : de crainte que sa mise à mort ne déclenche une immense guerre européenne de succession. Au cours des deux décennies qui ont précédé la Grande Guerre, les Allemands se ménagèrent une place privilégiée dans la concurrence internationale pour gagner les faveurs d’Istanbul.  Ils s’y assurèrent une influence multiforme qui a préludé à l’entrée de l’Empire ottoman, maintenant dirigé par le Comité Union et Progrès, dans le conflit mondial aux côtés des Empires centraux.

 

Il est bien clair dorénavant que Sykes-Picot n’a été qu’une étape vite dépassée dans le processus de partage des possessions ottomanes et surtout de la partie arabe de ce gros butin. La pure inspiration coloniale de l’Accord, d’une part, et son caractère secret, d’autre part, suffisent pour le rattacher bien solidement à ce que nous appelons communément ‘le complot impérialiste’. Toutefois, le cours des événements a eu raison, bien rapidement, de ses stipulations et de la carte qui les illustrait. D’autres formules ont remplacé celles qu’il avait recommandées. Toutes choses qui réduisent considérablement son importance en tant que plan géopolitique destiné à être appliqué. Quoi qu’il en soit, si le rappel de son souvenir en tant que symbole d’un esprit condamnable se justifie pleinement, l’évocation d’’États Sykes-Picot’ et de ‘frontières Sykes-Picot’ en tant que réalités toujours en place aujourd’hui tient plus du délire passionnel que de l’histoire.

 

[1] Intervention destinée à la conférence ‘Medi’, Livourne, 17 et 18 mars 2017.

“لبنان في أَسْر “نمط الإنتاج السياسي

أحمد بيضون

May 19, 2016

■ أسمّيه إذن «نمط الإنتاج السياسي» على غرار قولنا «نمط الإنتاج الرأسمالي»، وهو ضَرْبٌ من هذا الأخير. هو نمط إنتاجٍ اقتصادي توظّف فيه رساميل وتستخدم قوّة عملٍ متنوّعة وتنتج سلَعٌ وسيطة تنتمي إلى ما يسمّى «الخدمات».
ولكن السلعة الأخيرة المنتجة فيه هي «الولاء السياسي»: «الولاء» بما يقتضيه حكماً من «عداء» سياسيّ أيضاً.
ثمّ إن القول إنه «نمط إنتاج اقتصادي» قولٌ تعسّفي بمقدار افتراضه تبلّوراً متقدّماً لدائرة اقتصادية قائمة برأسها في المجتمع الكلّي، على غرار ما هي الحال في مجتمعات «العالم الأوّل» الرأسمالية. وهذا افتراضٌ غير موافق لواقع الحال في المجتمع اللبناني، وفي صفّ من المجتمعات مشابهٍ له. فههنا تتّخذ عبارة «الاقتصاد السياسي» معنى متناهي الشدّة في إتباعه الموصوف لصفته، لا العكس.
مع ذلك فإن الوصف الأصحّ لهذا الاقتصاد قد لا يكون «السياسي» بل «الاجتماعي»، بالمعني الكليّ للاجتماع، لا للمجتمع، ما دام أننا لسنا حيال «مجتمع»، بالمعنى الذي يفترضه فرديناند تونيز للكلمة، حين يضع «المجتمع» في مواجهة «الجماعة»، وإنما نحن حيال اجتماعٍ «جماعوي»، بالدرجة الأولى، طوّرت فيه الجماعات لنفسها نمط إنتاج رأسمالي يستبقي بنىً وتماسكاً غير رأسماليين ويؤالفهما…
في لبنان، يتمثّل نمط الإنتاج السياسي هذا (مع استذكار ما سبق من تحفّظ عن الصفة) في كتلة متنوّعة جدّاً من المنشآت المتداخلة: من أحزابٍ وجمعيّات ومدارس وجامعات وصحف ومؤسسات إعلام أخرى ومستشفيات، إلخ. وصيغ التداخل بين هذا كلّه معروفة: الحزب أو الزعيم يرعى الجمعية، الجمعية تسيّر المستشفى، المنشأة الإعلامية تتبع الحزب، إلخ. وقد تتباين عضوية العلاقة أو شمولها: فتؤجّر الصحيفة خدماتها للحزب، مثلاً، ولا تكون ملكاً له وقد تنقل ولاءها إلى جهةٍ أخرى أو توالي جهتين معاً، إلخ.
يستخدم هذا القطاع جانباً معتبراً جدّاً من قوّة العمل اللبنانية مؤمّناً نصيباً مباشراً ضخماً من تجديد قوّة العمل هذه، أي من كتلة الأجور اللبنانية، فضلاً عن نصيب غير مباشر يتمثّل في ما يشتريه من السوق الداخلية لحاجاته المختلفة من سلعٍ ماديّة أو خدمات. ولكن إسهامه هذا لا يقتصر على الأجور وشراء التجهيزات المختلفة والموادّ الاستهلاكية أو الخدمات، بل هو يغطّي جانباً من تجديد قوّة العمل الاجتماعية في ما يتعدّى بكثير نطاق القوّة العاملة فيه أي مستخدميه.
وذاك أنه يعيل جزئيّاً أو يدعم اقتصاديّاً من طريق الخدمة التي تنتجها منشأة من منشآته أفراداً وأُسَراً من خارج نطاق مستخدميه. وإذ نقول «أفرادٌ وأُسَر» هنا نستعمل عبارة قاصرة لأن «الأُسَر والأفراد» المشار إليهم يكادون يكونون المجتمع اللبناني كلّه أو هم الكثرة الكاثرة من عناصره في الأقلّ. وذاك أنه يصعب أن تجد لبنانياً لم يستفد قطّ من منحةٍ مدرسية أو تخفيض في الأقساط لولد أو من علاج مخفّض الكلفة لمريض… أو من مساعدة سياسية لتخليص معاملة يمثّل إنجازها نوعاً من الدخل أو لحماية مخالفة يوفّر منها مالاً أو يجني مالاً.
وهذا الذي نسمّيه «مساعدة سياسية» يستوقف، فمؤدّاه أن جانباً معتبراً من «الحقوق» يكون مصادَراً من جانب ذوي السلطة، أي من جانب مَن لا تُقْتصر المزيّة النسبية لموقعهم على حيازة أجر أو الإفادة من خدمة، وإنّما يتوفّرون على رأسمال سياسي يستثمرونه في السوق. و»الحقوق» المشار إليها يسعها أن تكون مصالح مشروعة لطالبيها ولكن لا تتحقق إلا بدعم سياسي ويسعها أيضاً أن تكون حقوقاً للغير أو للدولة يراد العدوان عليها. أما الدعم السياسي المطلوب في هذه الحالات كلّها فيمكن أن يكون مباشراً من جانب السياسي أو معاونيه، من جانب الحزب أو ممثّليه، ويمكن أن يكون غير مباشر إذ يتحصّل برشوة الموظّف الفاسد الذي زرعه السياسي أو الحزب حيث هو وراح يؤمّن له الحماية.
معنى هذا أن نمط الإنتاج السياسي لا يشتمل، لجهة وسائل الإنتاج، على المنشآت التي يتولى شؤونها مباشرة أصحاب الرساميل السياسية وحسب: أي مثلاً على المدرسة أو المستشفى اللذين يديرهما الحزب أو جمعيةٌ تأتمر بأمره، بل يشتمل نمط الإنتاج المشار إليه على منشآت ووسائل إنتاج يصادرها جزئياً، بقوّة السلطة الاجتماعية السياسية، أصحابُ الرساميل أولئك. فيكون تحت أيدي أصحاب الرساميل السياسية أولئك جانب معتبر جدّاً من إمكانات الدولة، سواءٌ أكانت هذه «الإمكانات» إمكانات تشغيل أو تلزيم أم إمكانات خدمة. ويكون تحت أيدي أصحاب الرساميل السياسية أيضاً جانب من الإمكانات التي تضعها بتصرّفهم جهات خاصّة من قبيل كوتا الاستخدام الذي يفرضه السياسي على مصرف أو على مصنع يعمل في دائرة نفوذه، مثلاً.
وعلى غرار الاستخدام في دوائر الدولة وأجهزتها والإفادة من خدماتها (أو التملّص من المتوجّب لها)، تخضع المنشآت الرأسمالية في القطاع الخاص خضوعاً متبايناً لأصحاب الرساميل السياسية. وتتفاوت صيغ هذا الخضوع ما بين اشتراك الجهة السياسية في الملكية لقاء الحماية وتسهيل الأعمال، وفقاً لمشيئة القانون أو خلافاً لمشيئته، أو لقاء حجب الضرر… وبين حجز جانب من طاقة الاستخدام وطاقة الخدمة في المنشأة للجهة السياسية لقاء البدل نفسه. ويفرض ذلك أن تجهد المنشأة على الدوام في التوفيق ما بين منطق الربح والإنتاجية المفضية إليه (وهو منطق الرأسمالية «السويّة» أو «العاديّة») وبين المنطق الطفيلي الذي تمليه عليها حاجتها إلى رعاية أو حماية سياسية… هذا مع العلم أن الحماية هنا هي بالدرجة الأولى حماية من الجهة السياسية الحامية أو من جهاتٍ غيرها، سياسية أيضاً، وأن الرعاية هي بالدرجة الأولى حماية من القانون ورعايةٌ في وجهه.
وبين منطويات هذا التشكيل أن القول بتبعية الطبقة السياسية لأصحاب الرساميل في لبنان قولٌ فيه نظرٌ كثير. ففضلاً عن كون أركان من هذه الطبقة ضالعين في مواقع ذات فاعلية من شبكة الملكية والاستثمار فإن للزعامة السياسية وللتشكيــــلات الحزبيـــة الرئيســـة من القـــوّة الاجتماعية ما يكفي لتستتبع من في دائرتها من أصحاب الرساميل. وهو ما يعني أن التمييز بين التابع والمتبوع ههنا مسألة أعقد من أن تعالَج باستدعاء الترسيمة المعتادة…
ختاماً يتّسم نمط الإنتاج السياسي هذا بِسِمَتَين أخريين: أولاهما أنه يُدخل التنافس السياسي بين الجماعات أو بين فروع الجماعة الواحدة في منطق توزيعه لوسائل الإنتاج العائدة إليه. وهو ما يجعله معيداً لإنتاج المواجهة بين هذه الجماعات، مزكّياً لتماسكها النسبي، ومانعاً لإنتاج مصالح مفارقة لها أو حادّاً من نطاق هذا الإنتاج. السمة الثانية أنه، إذ يتّخذ هذا التنافس أساساً، يستدرج تبعية الجماعات لدولٍ أو أشباه دول غير لبنانية يعرض عليها شراء الولاء والخدمة السياسيين لقاء الدعم. ويفترض الحصول على الدعم وجود مشترٍ للولاء يجانس، بمعنىً من معانٍ عدّة محتملة، صورة الجماعة عن نفسها أو يحتمل توصّله إلى هذه المجانسة. يجانسها في الهويّة المفترضة، في الأهداف المرحلية إلخ، بحيث لا ينتهي الولاء له إلى فَرْط عقدها…
على أن أهمّ ما تضمنه التبعية إنّما هو زيادة الوزن النسبي للجماعة فضلاً عن إشعارها بالانخراط في تيّار قضية شاسعة الأبعاد. وهذه زيادة قد تبقى محدودة وقد تبلغ حدوداً قصيّة، غير متناسبة والإمكانات الذاتية للجماعة. والحال أنه كلّما ازداد النصيب الخارجي من وزن الجماعة رجحاناً ازدادت التبعية عمقاً وأصبح الخروج من أسرها (أو مجرّد الرغبة فيه) أمراً مستبعداً.
على أن حديث التبعية هذا، وإن يكن متّحداً كلّ الاتّحاد بحديث «نمط الإنتاج السياسي»، يقتضي وقفةً مطوّلة على حدة. ثم إن كلامنا هنا على «نمط الإنتاج السياسي» في لبنان لا يجاوز اقتراح مفتاحٍ جديد لفهم الاجتماع اللبناني، بما ينطوي عليه من سياسة ومن اقتصاد. ولكنّه (أي الكلام) يبقى بعيداً عن استيفاء البحث في فاعلية هذا المفتاح وصلاحيّته.

٭ كاتب لبناني

En définitive, je n’ai lu que des pages éparses de la traduction de ce roman réalisée par Philippe Vigreux*. J’ai préféré relire entièrement le texte arabe dont j’étais déjà familier. Il n’empêche que la traduction s’impose sans peine au lecteur par d’évidentes qualités ; la précision des termes, l’élégance des phrases, la richesse époustouflante du vocabulaire… On reste en admiration surtout devant ces quelques jeux de mots arabes dont le traducteur trouve comme par miracle des équivalents français toujours si heureux.
Je souligne volontiers ces qualités et quelques autres en dépit du fait que le traducteur a supprimé sans sourciller la dédicace imprimée du livre original. C’est, de sa part, un coup bien perfide puisque mon nom figurait en bonne place parmi ceux des dédicataires en la compagnie inespérée de Mohiédine Ibn Arabî et de Abdullah Al-Alâyilî.
Dès ma première lecture de ce roman, j’avais pu admirer le déroulement du récit et la construction d’une aussi énigmatique ambiance. J’ai retrouvé, dans la trame générale, dans l’intrigue, si l’on préfère, des échos d’Ecco. Un ou plusieurs crimes dont le mystère s’abat net au milieu d’un petit monde où tout est mystérieux. C’est la réplique d’un Moyen Âge où la raison est rangée dans le placard des accessoires pratiques : reléguée au rang d’outil d’un savoir profane encore mal autonomisé. La vraie vérité, elle, reste à extraire du carcan épais et poussiéreux de la bêtise commune. L’effort pour atteindre le sens, dans sa fraîcheur oubliée, ne peut être que le fait d’initiés consacrant leur vie à un tête-à-tête laborieux avec les mots du commun que l’on doit faire parler. Leur entreprise est tellement vaste qu’ils n’en viennent jamais à bout, qu’aucune percée effectuée n’est définitive, que, par conséquent, le projet doit passer de génération en génération d’initiés : chacune prenant sur elle de former patiemment la suivante qui se retrouve obligée de tout recommencer. C’est seulement à ce prix qu’elle pourra s’approprier effectivement ce qui, maintes fois, a été trouvé.
Afin d’édifier son récit, Najwa Barakat élit une tradition parmi d’autres de celles qui se proposent de percer les voiles de l’Être. Il s’agit – on l’a deviné – de celle qui y va via l’affrontement de l’épaisseur des mots. Or qu’y a-t-il de plus évident, si l’on veut retrouver le sens ultime que les mots, à la fois, voilent et dévoilent que de le chercher dans leurs éléments premiers : les sons de la langue, les phonèmes, les lettres?
C’est ce projet de cerner les sémantèmes secrets, grouillant dans le tréfonds de chaque lettre, qu’au prix d’un labeur interminable, la confrérie qui se trouve au centre de ce roman veut faire avancer, sinon mener à terme. L’idée qu’une lettre seule est porteuse de sens est si curieuse qu’elle peut précisément alimenter les exercices les plus futiles, susciter des recherches aussi oiseuses qu’interminables. Elle est liée à la question de l’origine des langues dont la Société de Linguistique de Paris a interdit de débattre en 1866 et qui n’est retournée à l’ordre du jour, en France et ailleurs, que plus d’un siècle plus tard.
Cette hypothèse d’un sens ésotérique des lettres est surtout incompatible avec le postulat saussurien de l’arbitraire du signe : pilier, s’il en est, de la linguistique contemporaine et plus généralement de la pensée structuraliste. Ce postulat, solidement assis en apparence sur la pluralité réelle des langues, est de nos jours encore accepté comme préliminaire épistémologique lui-même arbitraire. Il semble, par ailleurs, battu en brèches dès qu’il veut s’imposer comme principe universel de la genèse réelle des langues.
Doit-on pour autant considérer comme acquise l’hypothèse d’une parenté originelle du signifiant et du signifié et, par conséquent, celle d’un noyau sémantique que chacun des éléments phoniques d’une langue inculquerait, pour ainsi dire, à la lettre ou graphème correspondant ? Question difficile, s’il en est… Mais cette dernière hypothèse est celle de la confrérie mise en scène par Najwa Barakat.
Or il s’agit d’une hypothèse très dangereuse ou qui, du moins, peut le devenir. Imaginez, en effet, que chaque mot agite conjointement dans vos oreilles, dans votre bouche et sous vos yeux un nœud ancestral de sens, toujours vivant par-delà les transformations dont le mot présent est la résultante et qui obéissent à bien d’autres contraintes que celle de rendre par le mariage convenable de sons la signification voulue. Ce nœud, depuis si longtemps hors maîtrise, ne ressemblerait-il pas à un nœud de vipères ? Le mot prononcé ne prendrait-il pas une allure de complot ? Et celui qui, poursuivant le labeur de générations d’initiés, arriverait à défaire le nœud, à en isoler les fils pour les renouer selon son inspiration, ne participerait-il pas d’un pouvoir divin sinon de Dieu en personne ? Ce ne peut-être un hasard, en effet, que les adeptes d’un sens ésotérique des lettres soient aussi les hérauts de la langue créée, supra-humaine et soient, d’autre part, des mystiques désireux de se consumer en Dieu.
La jonction de ces trois dimensions est compréhensible et historiquement attestée. Il n’est pas dit qu’elle soit, pour autant, inévitable ni qu’elle soit vouée au succès. Dans le roman de Najwa Barakat, l’entreprise donne une impression d’essoufflement et le poisson est pourri à la tête. C’est le grand maître de la confrérie qui concentre en lui-même la corruption ambiante. On consomme beaucoup de papier pour percer les secrets des lettres et, de temps en temps, on en déchire. Plus radicalement encore, la proximité de la Table sacrée qui fait le lien entre la confrérie et l’au-delà n’est pas assurée. La corruption frappe ainsi la source même du halo de sainteté qui enveloppe la confrérie et répand ses lueurs sur le village voisin. En vérité, la corruption est la doublure même de ce petit monde ; tout est corrompu ici, sauf peut-être les plus jeunes disciples, la prostituée du village et le jeune garçon dont elle tombe amoureuse.
Il y a une quarantaine d’années, j’étais, moi aussi, obsédé par cette question du sens des lettres. La modestie étant de rigueur dans ce champ miné, mes efforts devaient se limiter à l’alphabet arabe et même, de préférence, à quelques-unes de ses lettres. Il en est sorti un article assez considérable que j’ai couplé avec une interview fort mémorable de Abdullah Al-Alayili. Ces deux textes sont devenus plus tard le noyau de mon livre intitulé Kalamon et c’est cet ouvrage qui me valut l’orgueil de voir figurer mon nom dans la dédicace de Najwa Barakat supprimée par son traducteur…
J’ai beaucoup aimé La langue du secret. Lors de sa parution, j’avais déjà dit mon admiration du roman précédent de Najwa, Le bus des gens bien. J’y avais apprécié le déchaînement de bassesse et de fausseté qu’occasionne le voisinage de ces gens qui se découvrent agglutinées autour d’une tête coupée enfouie au fond d’un sac d’olives. En plus des réactions en chaîne déclenchées par un crime assez énigmatique dont l’élucidation échoue à faire consensus, j’ai retrouvé dans La langue du secret la même incertitude des lieux et du temps, le même décor aux relents médiévaux qu’étalait son prédécesseur. Dans les deux romans, le monde en place m’a rappelé l’échoppe disparue, il y a plus de 50 ans, d’un droguiste ancienne mode qui vous vendait sur la place de mon village des ingrédients médicamenteux et d’autres (ou bien les mêmes) nécessaires aux pratiques de magie noire. Je reste tout étonné devant la maîtrise par Najwa Barakat de ce monde révolu. Car il s’agit, dans ses romans, de tout un monde qui ressurgit et nous enveloppe dans sa poussière et non seulement d’une constellation d’objets poussiéreux.
Ce monde, la romancière arrive à l’incarner, moyennant le vocabulaire et la syntaxe, dans un style entier et dans un art du récit. C’est au chapitre 8 – si je ne me trompe – que nous découvrons l’existence dans la contrée où nous avons été introduits de télégrammes et d’automobiles. Nous nous estimons être probablement quelque part dans l’entre-deux-guerres… ou bien – pourquoi pas ? – aux abords du 21eme siècle. Quand à assigner des coordonnées spatiales à l’action, on s’aperçoit vite qu’il vaut mieux y renoncer. A tous les niveaux, l’incertitude est reine.
Le style de Najwa Barakat – pour en revenir à lui – nous ballotte constamment entre archaïsmes et anachronismes. Ce qui provoque force grincements dans le texte original. Nous nous apercevons vite, toutefois, de la nécessité de nous y résigner : ce sont les gonds de notre univers et non pas les mots de l’auteure qui n’arrêtent pas de grincer. En revanche, par l’élégance même de ses phrases et l’homogénéité de son vocabulaire, la traduction de Philippe Vigreux gomme largement cette singularité de l’expression barakatienne. On ne sait si l’on doit s’en plaindre ou en féliciter le traducteur. En voilà une autre incertitude : bien mienne celle-là.
Aux vecteurs qui font avancer le bus des gens bien, la langue du secret ajoute le va-et-vient entre le crime et le sacré. Ce qui nous laisse sur l’impression que, de même que le pire, le sacré n’est pas toujours sûr. Le sens d’une lettre (tout au plus une illusion de similitude, avais-je décrété dans l’article susmentionné, ce qui est beaucoup…) ne peut être sûr non plus. C’est bien cette incertitude qui fait qu’au plus profond de notre être, l’œuvre de Najwa Barakat nous émeut.
Beyrouth, octobre 2015
* Texte de mon intervention a la table ronde reunie le 25 octobre 2015, au Salon du Livre Francophone de Beyrouth,. autour de la traduction francaise du roman de Najwa Barakat “La Langue du Secret”, Sindbad, Actes Sud – L’Orient du Livre, Paris – Beyrouth, 2015.